Musastrales, tel est le nom du blog où vous trouverez mes récits de voyages, les petits et grands événements de ma vie, mais aussi les textes de mes oeuvres, des livres et poèmes aimés, et les étapes dans ma recherche de la sagesse.
Courrier Sud d’Antoine de Saint-Exupéry
Double histoire de la vie : celle des actes d’un homme et celle de ses sentiments. L’aviateur Jacques Bernis survole le désert des Maures, un arrêt dans le Sahara et c’est la captivité, peut-être la blessure et la mort.
Le livre se présente comme cette double histoire humaine… Il présente l’éloignement, les différences entre les lieux de l‘enfance et ceux survolés, la dimension aérienne où conquérir c’est voir et la dimension humaine où on ne peut emporter avec soi même une femme que l’on aime. Nomade, sédentaire, aimer et pourtant partir. Etre changé au retour et retrouver les autres identiques et pourtant déjà éloigné à cause du temps passé.
La solitude est grande, telle celle de cet sous officier gardien d’un fortin où l’on vient porter le courrier tous les six mois. Il recommence la même lettre pour finalement voir que la réponse reçue est si loin de ce qu’il a écrit à cause du temps passé. La présence humaine est alors si importante, une camaraderie se crée spontanément dans l’isolement. On peut lire dans cet épisode l’importance des liens humains, le rôle du courrier pour lés éloignés…
Le tragique du quotidien de l’amour nécessite-t-il plus d’héroïsme que de parcourir les déserts ? L’aventure, c’est aimer : paysages, âmes, sensualité, sentiments…
Qu’as-tu appris à courir le monde, Jacques Bernis ? L’avion ? On avance lentement en creusant son trou dans un cristal dur. Les villes peu à peu se remplacent l’une l’autre, il faut atterrir pour y prendre corps. Maintenant tu sais que ces richesses ne sont qu’offertes puis effacées, lavées par les heures comme par la mer. Mais, au retour de tes premiers voyages, quel homme pensais-tu être devenu et pourquoi ce désir de le confronter avec le fantôme d’un gamin tendre ? Dès ta première permission tu m’avais entraîné vers le collège : du Sahara, Bernis, où j’attends ton passage, je me souviens avec mélancolie de cette visite à notre enfance :
Une villa blanche entre les pins, une fenêtre s’allumait, puis une autre. Tu me disais :
- voici l’étude où nous écrivions nos premiers poèmes…
Pourquoi ces voyages, ces arrachements aux êtres que l’on aime ?
La compagnie prêchait : courrier précieux, courrier plus précieux que la vie. Oui. De quoi faire vivre trente mille amants… Patience, amants ! Dans les feux du soir on vous arrive. Derrière Bernis les nuages épais, brassés dans une cuve par la tornade. Devant lui une terre vêtue de soleil, l’étoffe claire des prés, la laine des bois, le voile froncé de la mer.
A la hauteur de Gibraltar, il fera nuit. Alors un virage à gauche vers Tanger détachera de Bernis l’Europe, banquise énorme, à la dérive…
Encore quelques villes nourries de terre brune puis l’Afrique. Encore quelques villes nourries de pâte noire puis le Sahara. Bernis assistera ce soir au déshabiller de la terre.
Ce que disent les amants… Peut-être ce qu’ils savent déjà mais doivent ritualiser, régulariser par des mots. Tout, autour d’eux, semble le savoir déjà.
- J’ai vu de la lumière, je suis venue… et ne trouve plus rien à dire.
- Oui, Geneviève, je… je bouquine, voyez-vous…
Les livres brochés font des taches jaunes, blanches, rouges. « Des pétales », pense Geneviève. Bernis attend. Geneviève reste immobile.
- Je rêvais dans ce fauteuil là, Geneviève, j’ouvrais un livre, puis l’autre, j’avais l’impression d’avoir tout lu.
Il donne cette image de vieillard pour cacher son exaltation, et de sa voix la plus tranquille :
- Vous avez à me parler, Geneviève ?...
Mais au fond de lui-même, il pense : « C’est un prodige de l’amour ».
Ce que vivent les amants, passion et doutes, déchirures et amour…
De la main, il touche le flanc de cette femme, là où la chair est sans défense. Femme : la plue nue des chairs vivantes et celle qui luit du plus doux éclat. Il pense à cette vie mystérieuse qui l’anime, qui la réchauffe comme un soleil, comme un climat intérieur. Bernis ne se dit pas qu’elle est tendre ni qu’elle est belle, mais qu’elle est tiède. Tiède comme une bête. Vivante. Et ce cœur toujours qui bat, source différente de la sienne et fermée dans ce corps.
Il songe à cette volupté qui a, en lui, quelques secondes battu des ailes : cet oiseau fou qui bat des ailes et meurt. Et maintenant…
Maintenant, dans la fenêtre, tremble le ciel. O femme après l’amour démantelée et découronnée du désir de l’homme. Rejetée parmi les étoiles froides. Les paysages du cœur changent si vite… Traversé le désir, traversée la tendresse, traversé le fleuve de feu. Maintenant pur, froid, dégagé du corps, on est à la proue d’un navire, le cap en mer.
Est-il possible de résumer l’aventure ?
« J’ai essayé, vois-tu, d’entraîner Geneviève dans un monde à moi. Tout ce que je lui montrais devenait terne, gris. La première nuit était d’une épaisseur sans nom : nous n’avons pas pu la franchir. J’ai dû lui rendre sa maison, sa vie, son âme. Un à un tous les peupliers de la route. […] On est si loin d’une autre vie. Elle était cramponnée à ses draps blancs, à son été, à ses évidences, et je n’ai pas pu l’emporter. Laisse-moi partir. »
Jean-Youri
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