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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 11:17

Association Regards     


http://www.regards.asso.fr



J'aimerais faire connaître à tous une association en faveur de la poèsie : l'Association Regards. La poèsie est un don de l'âme et s'ouvrir à elle est comme allumer des étincelles dans les ténèbres, c'est attirer la lumière dans nos vies, nos coeurs et nos esprits. Merci à L'Association Regards pour son action.

Par le biais de ce blog j'ai reçu un fort gentil message me demandant si j'acceptais la parution de trois de mes textes pour leur publication dans leur recueil du printemps des  poètes. C'est avec plaisir que j'ai accepté.



Couleurs de printemps

Les fleurs s’épanouissent

Et ton sourire…

 

 

 L’éclat d’un ciel bleu

 Et le goût de tes lèvres

Tracent mon chemin.

 

 

Enfin le soleil :

La rosée illuminée

Me conduit vers toi



Merci pour leur action, et, de façon plus personnelle de ce message et de l'attention portée à mes humbles poèmes.

Je souhaite à l'Association Regards et à ce recueil les plus grands succès. 

 

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10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 11:44
Tremblez pauvres mortels, voici qu'arrive le n°4 d'Univers & Chimères!
Vampires, fantômes et monstres en tous genre, tous nous nous sommes réunis dans la nouvelle version de ce webzine pour vous foutre une pétoche mémorable.

Des assistants très nombreux nous ont rejoint dans notre tache:
24 auteurs ont écrit des récits diaboliques. Nico Bally, Matthieu Baumier, Gael Briand, Sire Cédric, Robert Christian, Vincent Corlaix, Noé Gaillard, Olivier Gechter, Jean-Pierre Guillet, Philippe Heurtel, Jess Kaan, Nicolas le Vampire, Li-Cam, Marion Lubréac, Malaïka Macumi, Jean-Valery Martineau, Richard Mesplède, Raphael Panarisi, Françoise Regrain, Timothée Rey, François Schnebelen, Michèle Sébal et Didier Gazoufer.

De démoniaques dessinateurs ont trempé leurs pinceaux dans le sang pour illustrer ces récits: Caza, Olivier Jubo, Mathieu Coudray, Marion Vandenbroucke, Emma B, Chyme, Robin Nedey, Nootilus, Hélène Samarco, Régis Brindeau, LNA, Elie Darco, Gabrielle Leblanc, Cyril Carau, Wendore, Lita S, Alain Valet & Philippe Lemaire.

Approchez et venez voir notre fantastique galerie de montres. Bernard Dumaine, Caza, Fredrith, Gilles Francescano, Saturne & Sébastien Bermes sont là pour vous montrer leurs fantastiques pensionnaires, des personnages bien peu fréquentables assurément.

Estelle Vals de Gomis en maîtresse ès Vampires vous décrira dans son article "Les buveurs de temps" la trace de ces créature dans l'histoire de la littérature.

Lucie Chenu & Jean-Luc Rivera n'ont pas eu peur d'affronter la littérature monstrueuse pour nous en restituer toute la quintessence dans quelques critiques pas piquées des vers.

Enfin, en prélude à son recueil de nouvelles à paraître en janvier aux éditions Rivière Blanche, "Les enfants de Svetambre", une série d'hommages à notre complice et co-fondatrice Lucie Chenu. Des hommages signés Jean-Pierre Andrevon, Nico Bally, Jean-Michel Calvez, Caza, Sophie Dabat, Nathalie Dau, Lionel Davoust, Claude Ecken, Noé Gaillard, Olivier Gechter, Pierre Gevart, Delphine Imbert, Jess Kaan, Léo Lamarche, Antoine Lencou, Li-Cam, Michèle Sébal, Pierre-Alexandre Sicart, Estelle Valls de Gomis et Joëlle Wintrebert.

Adresse du site : http://univers.chimeres.org/cadre.php
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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 16:33

 

 La Dame à la Licorne de Tracy Chevalier


           

           Il est des livres que l’on étudie, d’autres que l’on apprécie, et ces livres que l’on dévore… La Dame à la Licorne est de ceux-là. Le récit – imaginé car rares sont les sources médiévales sur ces tapisseries – est vif, conciliant œuvre d’imagination et travail d’érudition, finesse des portraits psychologique et cruelle réalité des situations sociales, en particulier de la condition féminine.

            Tracy Chevalier, auteur féminine, juxtapose les narrations par des personnages différents, continuant tour à tour le récit de l’histoire en relatant leur pensées. Ainsi, le style se modifie-t-il selon que cela soit le peintre Nicolas des Innocents (car résidant près du cimetière des Innocents), séducteur bel homme ; la jeune et fougueuse Claude Le Viste, fille de 14 ans ressentant l’appel amoureux dans son corps ; Geneviève de Nanterre, épouse de Jean Le Viste, qui après avoir donné trois filles ne connaît plus que le froid sur sa couche nuptiale ; le sensible et timide Philippe de la Tour, peintre de cartons pour les tisserands… ou la très douce et aveugle Aliénor de la Chapelle, promise au brutal Jacques LeBoeuf, dont l’odeur d’urine de mouton pour la fabrication du bleu de guède accompagne le passage !

            La licorne, symbole de vitesse, a été adopté par l’artiste pour désigner la famille Le Viste. Mais, à travers les six tapisseries, sont évoquées les cinq sens (odorat, goût, vue (représentant Aliénor l’aveugle), toucher, ouie) ainsi que l’énigmatique « A mon seul désir ». Pour ce dernier, s’agit-il de la renonciation aux sens ou bien les étapes de la séduction ?

            A Bruxelles, sont racontés les ateliers de tisserand et les techniques de fabrication des tapisseries, en particulier pour les « mille-fleurs » parant le décor de la Dame à la Licorne. A Paris, la ville populeuse, animée, est suggérée. La vie d’aristocrates parisien comme celle de Jean Le Viste est contée avec plus de détails : banquet final, demeure luxueuse, présence de dames de compagnies.

            Le livre permet de découvrir la vie et d’explorer les sentiments en cette époque où la femme ne peut avoir de liberté des sens…


                           Jean-Youri

 

 

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17 novembre 2007 6 17 /11 /novembre /2007 11:01

 

 

Le Nœud de vipères de François Mauriac

 

            A quoi reconnaît-on un chef d’œuvre ? A tout ! Au style de l’auteur par lequel la perception du temps par le lecteur s’efface… tant le plaisir de lire est intense. Aux pensées qui retournent sans cesse au livre, même une fois le livre terminé. A l’esprit qui s’interroge et au cœur qui frémit… Ce cœur étrange, nommé par François Mauriac le Nœud de vipères !

 

             Le livre conte l’histoire d’un vieillard avare, aigri par une union sans passion, entouré par une famille cupide et attachée aux traditions. Famille attachée aux conventions, au catholicisme plus par la forme que par le coeur. Dans ce Bordelais où les vignes et le barreau procurent la richesse, mais entre l’affaire Dreyfus et la crise de 1929, s’étend la vie d’un homme. Arrivé à son crépuscule le vieil anticlérical se confie dans une longue lettre, mais en même temps entame un chemin vers la rédemption, de la haine vers l’amour.

 

            Mauriac décrit avec une plume superbe, poétique par les allitérations parcourant ses phrases précises et justes, les sentiments humains. Les émotions, les affections dévorant les hommes comme l’avidité, la rancune ou l’aigreur, la haine ou l’orgueil, mais aussi l’amour et la tendresse, se livrent avec acuité. Le lent cheminement d’une conversion à Dieu qui est aussi une conversion à l’humanité, se distingue par petites touches.

 

            Les moments de tendresse - avec la petite Marie, le neveu Luc, les premiers amours - confèrent une humanité profonde à ce personnage, dévoré par l’avidité de l’or et la rancœur face à sa famille. La conscience que tant de choses auraient pu être différentes si les uns et les autres n’en étaient pas restés au niveau des apparences est constante. Le drame qui se joue est celui de notre humanité.

              Jean-Youri

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26 novembre 2006 7 26 /11 /novembre /2006 16:27

 

Ma vie avec Mozart d’Eric-Emmanuel Schmitt (n°13)

 

 

 

         D’Eric-Emmanuel Schmitt, nous connaissons de nombreuses œuvres : L’Evangile selon Pilate, adapté au théâtre (cf. J’évade n°5) ; le très beau M. Ibrahim et les fleurs du Coran adapté à la télévision. Ma vie avec Mozart est un autre de ces livres. Cet ouvrage comporte également un CD contenant des extraits musicaux de Mozart, ceux cités dans le livre et touchant l’auteur dans sa vie et sa sensibilité.

 

 

         L’auteur conte l’histoire d’un homme, qu’il présente comme étant lui-même, recevant la musique de Mozart comme une réponse à ses interrogations, comme une compagne dans les moments intérieurs de sa vie.

 

 

         Le livre commence avec le désespoir adolescent du jeune Eric-Emmanuel. La volonté de se suicider l’habite, le malmène, le détruit nerveusement. Aussi, le choc de la musique de Mozart sonne-t-elle comme une conversion à la beauté de la beauté de la vie.

 

 

         « Tu as donc été, Mozart, un coup de foudre à retardement.

 

         Un coup de foudre, c’est aussi mystérieux en art qu’en amour.

 

         Cela n’a rien à voir avec une « première fois » car ce qu’on trouve s’avère souvent être déjà là.

 

         Plutôt qu’une découverte, c’est une révélation.

 

         Révélation de quoi ? Ni du passé, ni du présent. Révélation du futur…

 

         Cela relève de la prescience, le coup de foudre… La durée se plisse, se tord, et voilà qu’en une seconde jaillit l’avenir. Nous voyageons dans le temps. Nous accédons non à la mémoire du passé mais à la mémoire de demain. « Voici le grand amour des prochaines année que j’ai à vivre. » Tel est le coup de foudre : apprendre qu’on a quelque chose de fort, d’intense, de merveilleux à partager avec quelqu’un. »

 

 

 

         Le livre présente donc une série de lettres écrite par E.-E. Schmitt, de tailles différentes, déroulant à travers le fil du temps l’histoire d’une passion, celle d’une réponse artistique de Mozart à l’interrogation d’un homme.

 

 

         « Cher Mozart,

 

 

                   Quand un oiseau chante, est-ce plainte, est-ce joie ? Dit-il son bonheur d’exister ou appelle-t-il la femelle qui lui manque ? Mystère du chant…

 

         Toi, tu me fais remarquer que c’est beau. »

 

 

 

 

         L’homme devenant âgé, il croit être adulte c’est-à-dire être doué de maturité. La redécouverte de ces premiers goûts, au-delà d’un certain snobisme de la jeunesse étudiante, apporte une sagesse : ne pas mépriser ce que l’on est au profit des apparences. L’émotion doit rester vivante.

 

 

         « La souffrance demeure la souffrance, intense, incomparable, quelles qu’en soient les raisons. Le sentiment tragique n’a pas d’instrument de mesure. Enfantin ou adulte, avec de bonnes ou de mauvaises causes, il est le tragique. Cette détresse pour une épingle perdue devient la métaphore de toutes les détresses. […]

 

         Courant de colloques en séminaires, déchiffrant les manifestes, faisant fi de mes émotions ou de mon plaisir, j’écoutais la musique avec une loupe, un dictionnaire et une règle à calculer, persuadé qu’un ordinateur l’apprécierait mieux que moi. Sûrement avais-je raison, dans certains cas… En revanche, ta cavatine me rappelle que l’on écoute en outre avec un cœur – ce qu’un ordinateur ne possède pas – et qu’un homme compose de la musique d’abord pour toucher les hommes, non pour s’inscrire dans une hypothétique histoire de la musique. »

 

 

 

         L’émotion reste vivante : elle fait éclater les illusions du quotidien. La musique est choc esthétique, paroles mystiques parlant à l’âme… Ainsi le consommateur de noël est-il amené à changer au contact du chant : la musique ouvre l’âme. (ave, verum corpus ; motet)

 

 

         « Une fois que mes sacs eurent englouti l’ultime cadeau nécessaire, je songeai à me réfugier dans un taxi pour rentrer et je trottai vers une station.

 

         C’est là que tu intervins.

 

         Une musique me fit pivoter : une chorale chantait.

 

         […] Quelques secondes plus tard, les larmes jaillirent de mes paupières, violentes, chaudes, salées, sans que je puisse les essuyer. […] Noël au pied de la cathédrale… […] Autour de moi, les bâtisses du vieux Lyon s’écartaient devant le parvis de Saint-Jean. La façade gothique se dressait, haute, bienveillante, arrondie de rosaces, alanguie de guirlandes, poudrée de neige. Pendant les heures précédentes, je ne lui avais pas prêté attention car il n’y a rien à acheter dans une cathédrale…

 

         […] Insistant, mélodieux, d’une douceur inexorable, tu me contraignais pourtant à un examen critique. Pourquoi fêtes-tu Noël ? me demandais-tu. Pourquoi dépenses-tu tant d’argent ? Les réponses arrivaient à ma conscience et me faisaient peur. Alors que je me croyais bon depuis le matin, je découvrais que j’étais surtout très content de moi : j’effaçais l’égoïsme qui avait réglé mon comportement durant l’année, je compensais en cadeaux les intentions que je n’avais pas eues, les coups de téléphone que je n’avais pas rendus, les heures que je n’avais pas consacrées aux autres. Au lieu de rayonner de générosité, je m’achetais une tranquillité d’âme. Ma frénésie de dons n’avait rien d’évangélique : un placement précis pour m’acquérir une bonne réputation. Je ne souhaitais pas la paix, je ne désirais que la mienne. »

 

 

 

 

         L’homme adulte ne cesse de vivre, de réfléchir, de s’approfondir. De l’ivresse à la sagesse : il est passerelle. Parmi les réflexions dont Mozart est l’inspirateur (La Flûte enchantée Acte I, Duo de Panina et Papagano). Eric-Emmanuel indique la force de ce duo : ce n’est pas un duo dirigée vers l’autre, mais à l’amour. Il n’entre pas de stratégie pour conquérir/séduire l’autre. Pamina s’offrira à Tamino, Papageno à Papagena. Mais chacun de des chanteurs aspirent à l’amour.

 

 

         « Ici, la sensualité demeure, dans la pulsion rythmique, son balancement, et cet envol lorsque cette vocalise crémeuse déploie sa joie vers le ciel… mais le respect s’impose. Il y a quelque chose de recueilli dans cette mélodie, une pudeur, une sorte de considération envers ce qu’on célèbre, rien d’hystérique, rien d’exalté. Une honnêteté.

 

         Voici l’amour dont tu me parles, l’amour tel que je l’envisage, l’amour dont on n’est ni la proie ni la victime, l’amour que l’on veut avec sa volonté. Un amour qui dépasse la pulsion, la sexualité, l’attirance des corps.

 

         Un chemin ouvert devant soi, qu’on emprunte librement, en plein jour.

 

         L’amour vainqueur de nos amours… »

 

 

 

         L’homme devient âgé. Le temps de compagnon devient un fardeau ou un ennemi. Pour Eric-Emmanuel l’enfance se retrouve…

 

 

         « L’enfance est un pays que l’on traverse sans s’en rendre compte. Arrivé aux frontières, si l’on se retourne, on remarque le paysage, mais c’est déjà trop tard.

 

         L’enfance ne s’aperçoit qu’une fois quittée.

 

         J’ai longtemps pensé qu’il y avait une seule manière de la regagner : par le souvenir. La mémoire parfois, sous l’effet de la volonté ou d’une sensation, permet d’en découvrir des fossiles.

 

         Or il existe un autre chemin, pas souterrain celui-là, moins obscur, qui redonne accès à ce territoire lointain : l’art ».

 

 

 

         « L’enfance est une métaphysique, la conviction qu’il y a un ordre, un sens, une bienveillance au-dessus de nos têtes, ces grandes personnes admirées et redoutées qui détiennent tant de secrets. L’univers apparaît mystérieux davantage qu’absurde. Peut-être est-il immense, profond, ignoré, ténébreux, cependant ni vide ni instable…»

 

 

 

         L’expérience musicale est intense autant que singulière.

 

 

         « Expérience mystique ou expérience musicale, il s’agit d’un instant suspendu dans le temps. L’événement se révèle si intense qu’on ne peut le mesurer à l’aune habituelle des secondes, des minutes ou des heures. On participe à une extase détachée qui a ses propres lois, son organisation.

 

         Même si l’intellect se tait, cela n’est pas dépourvu de signification. Au contraire, on ressent qu’un autre ordre se substitue à celui qu’on a appris, une logique inédite, souterraine, sans doute celle des sentiments. »

 

 

         Comme extrait final, j’aurais pu choisir la dernière lettre du livre. Non pas écrite comme toutes les autres par Eric-Emmanuel, mais par Mozart… Cependant, j’ai choisi cet extrait :

 

 

         « Il n’y a pas une histoire de la musique mais une géographie de la musique. Sur une mappemonde multicolore existent plusieurs continents, le continent Bach, le continent Mozart, le continent Beethoven, le continent Wagner, le continent Debussy, le continent Stravinsky…Parfois des océans massifs peints en bleu profond les séparent ; parfois, seul un détroit étroit marque la frontière, comme entre Debussy et Stravinsky ; plus rarement, les territoires se chevauchent en raison d’une continuité géologique, ainsi Mozart et Beethoven partagent-ils un fleuve comme délimitation.

 

         Non loin des masses continentales se détachent certaines îles plus ou moins importantes : l’île Vivaldi ou la péninsule Haendel autour de Bach ; les archipels Schumann ou les atolls Chopin aux environs de Beethoven. De temps en temps, à la faveur d’un raz-de-marée, on doit redessiner les cartes car, s’il est rare que des territoires disparaissent, il est courant que nouveaux émergent.

 

         Si la musique constitue une géographie, cela signifie que nous sommes devenus des voyageurs. »

 

 

 

Le style est limpide, simple et fluide. Les images se succèdent, porteuses de sens, de force. L’impression générale, enthousiasmante au sortir d’une lecture d’Eric-Emmanuel Schmitt est d’être devenu meilleur, comme si on avait reçu de merveilleuses semences en son cœur…

 

 

         Jean-Youri

 

 

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18 septembre 2006 1 18 /09 /septembre /2006 00:52

 

La symphonie pastorale d'André Gide : partie 2

 

Les couleurs sont comparées à la musique. Le déploiement de la beauté se fait toujours plus fort dans ces tentatives de trouver un langage commun, au-delà de la cécité.

 

« Le rôle de chaque instrument dans la symphonie me permit de revenir sur cette question des couleurs. Je fis remarquer à Gertrude les sonorités différentes des cuivres, des instruments à cordes et des bois, et que chacun d’eux à sa manière est susceptible d’offrir, avec plus ou moins d’intensité, toute l’échelle des sons, des plus graves aux plus aigus. Je l’invitai à se représenter de même, dans la nature, les colorations rouges et orangées analogues aux sonorités des cors et des trombones les jaunes et les verts à celles des violons, des violoncelles et des basses ; les violets et les bleus rappelés ici par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. Une sorte de ravissement intérieur vint dès lors remplacer ses doutes […] Le blanc, essayai-je pourtant de lui dire, est la limite aiguë où tous les tons se confondent, comme le noir en est la limite sombre. – Mais ceci ne me satisfit pas plus qu’elle, qui me fit aussitôt remarquer que les bois, les cuivres et les violons restent distincts les uns des autres dans le grave aussi bien que dans le plus aigu. […] Eh bien ! lui dis-je enfin, représente toi le blanc comme quelque chose de tout  pur, quelques chose où il n’y a plus aucune couleur, mais seulement de la lumière ; le noir, au contraire, comme chargé de couleur, jusqu’à en être tout obscurci… »   

 

 

La tendresse s’exprime dans l’attention réciproque portée aux autres :

 

« Je pris sa petite main frêle et la portant à mon visage :

 

_ Tu vois ! Cette fois je n’ai pas pleuré.

 

_ Non, cette fois, c’est mon tour, dit-elle, en s’efforçant de me sourire ; et son beau visage qu’elle levait vers moi, je vis soudain qu’il était inondé de larmes. »  

 

 

Au contraire, le désenchantement du quotidien, du familier, du semblable, se manifeste dans l’absence d’attention à l’autre.

 

« Le seul plaisir que je puisse faire à Amélie, c’est de m’abstenir de faire les choses qui lui déplaisent. Ces témoignages d’amour tout négatif sont les seuls qu’elle me permette. A quel point elle a déjà rétréci ma vie, c’est ce dont elle ne peut se rendre compte. Ah ! Plût à Dieu qu’elle réclamât de moi quelque action difficile ! Avec quelle joie j’accomplirais le téméraire, le périlleux ! Mais on dirait qu’elle répugne à tout ce qui n’est pas coutumier ; de sorte que le progrès dans la vie n’est pour elle que d’ajouter de semblables jours au passé. »

 

 

La difficulté de communiquer, de créer un espace commun pour échanger des informations donnant accès à l’autre et à soi, ne réside pas dans le fait ou non de pouvoir parler. L’acte mécanique de parler ne suffit pour communiquer. Le handicap n‘est pas physique, il peut-être social ou psychologique. Là encore, cela se passe entre le pasteur et son épouse Amélie.

 

« J’éprouvais aussi, devant que de parler, à quel point deux êtres, vivant somme toute de la même vie, et qui s’aiment, peuvent rester (ou devenir) l’un pour l’autre énigmatiques et emmurés ; les paroles, dans ce cas, soit celles que l’autre nous adresse, sonnent plaintivement comme des coups de sonde pour nous avertir de la résistance de cette cloison séparatrice et qui, si l’on n’y veille, risque d’aller s’épaississant. »

 

 

A côté de cela, la parole est don de vie et d’espérance. La description des lys puis d’un paysage par la jeune aveugle l’indique avec force et beauté.

 

« Je me rappelle que vous m’avez dit souvent que le plus grand besoin de cette terre est de confiance et d’amour. […] Moi, quand j’écoute cette parole, je vous assure que je les vois. Je vais vous les décrire, voulez-vous ? – On dirait des cloches de flammes, de grandes cloches d’azur, emplies du parfum de l’amour et que balance le vent du soir. […] Il y’a derrière nous, au-dessus et autour de nous, les grands sapins, au goût de résine, au tronc grenat, aux longues sombres branches horizontales qui se plaignent lorsque veut les courber le vent. A nos pieds, comme un livre ouvert, incliné sur le pupitre de la montagne, la grande prairie verte et diaprée, que bleuit l’ombre, que dore le soleil, et dont les mots distincts dont des fleurs – des gentianes, des pulsatilles, des renoncules, et les beaux lis de Salomon – que les vaches viennent épeler avec leurs cloches, et où les anges viennent lire, puisque vous dites que les yeux des hommes sont clos. Au bas du livre, je vois un grand fleuve de lait fumeux, brumeux, couvrant tout un abîme de mystère, un fleuve immense, sans autre rive que, là-bas, tout au loin devant nous, les belles Alpes éblouissantes… » 

 

 

 

Le livre nous livre aussi des considérations sur le bonheur.

 

« Mais je sais bien que l’on compromet le bonheur en cherchant à l’obtenir par ce qui doit au contraire n’être que l’effet du bonheur – et que s’il est vrai de penser que l’âme aimante se réjouit de sa soumission volontaire, rien n’écarte plus du bonheur qu’une soumission sans amour. »

 

 

            Le bonheur : toute une éthique du bonheur se déroule peu à peu. Le bonheur peut provenir de la pureté et de l’imagination du beau, comme celui de Gertrude lorsqu’elle imagine les lys des champs et le paysage s’étendant à ses pieds.

            Le bonheur est fondé sur l’amour, est-il fondé aussi sur la soumission ? Jacques, le fils du pasteur l’affirme : « C’est dans la soumission qu’est le bonheur. » Mais le bonheur peut-il exister sans savoir ?

 

« De sorte que parfois, reprit-elle tristement, tout le bonheur que je vous dois me paraît reposer sur de l’ignorance. […] Je ne veux pas d’un pareil bonheur. Comprenez que je ne … Je ne tiens pas à être heureuse. Je préfère savoir. Il y a beaucoup de choses, de tristes choses assurément, que je ne puis pas voir, mais que vous n’avez pas le droit de me laisser ignorer. […] je voudrais être sure de ne pas ajouter au mal. »

 

 

Le bonheur et l’éthique. Entre Jacques et son père la polémique biblique se base sur l’interprétation de saint Paul. Comment ne pas penser à Saint Paul sur le chemin de Damas, aveuglé par le Seigneur ?

 

Plus tard, le pasteur hésitera à dire à Gertrude - et à autoriser  - l’opération qui pourrait lui rendre la vue.

 

           

 

Confusion… Ce thème est revenu plus d’une fois dans le récit. Il se trouve aussi dans les termes avec la polysémie d’un mot comme « amour ».

 

«_  Vous m’avez dit souvent que les lois de Dieu étaient celles mêmes de l’amour.

 

_ L’amour qui parle ici n’est plus celui qu’on appelle aussi : charité. »

 

 

La polysémie favorise la confusion. L’amour et la charité sont différents. Entre la nuit qui protège (ne pas être vu) et la nuit qui isole (ne pas voir celle qu’on aime), il est tant de différences… La prière du pasteur et l’invocation de celui-ci au Seigneur sont riches d’enseignements.

 

« Est-ce pour nous, Seigneur, que vous avez fait la nuit si profonde et si belle ? Est-ce pour moi ? L’air est tiède et par ma fenêtre ouverte la lune entre et j’écoute le silence immense des cieux. O confuse adoration de la création tout entière où fond mon cœur dans une extase sans paroles. Je ne peux plus prier qu’éperdument. S’il est une limitation dans l’amour, elle n’est pas de Vous, mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon amour paraisse aux yeux des hommes, oh ! Dites-moi qu’aux vôtres il est saint. »

 

 

« Dans quelle abominable nuit je plonge ! Pitié, Seigneur, pitié ! Je renonce à l’aimer, mais, Vous, ne permettez pas qu’elle meure ! »

 

 

Il en est de même pour la signification du sourire. Polysémique…

 

« Un sourire qui semblait ruisseler de ses yeux sur son visage comme des larmes, et près de quoi la vulgaire joie des autres m’offensait. Elle ne se mêlait pas à la joie. »

 

 

 

 

            La fin du livre montre la stérilité d’un amour qui ne peut se donner, entre le vieux pasteur marié et Gertrude. La stérilité finale du pasteur qui n’a pas su laisser son fils Jacques aimer Gertrude, sa propre cécité par rapport à ses sentiments et ceux des autres, font contraste avec la capacité de Gertrude à comprendre le monde. La double conversion de Gertrude et de Jacques, le fils du pasteur, le fait qu’elle meurt et lui rentre dans les ordres renforcent l’impact de cette stérilité, aussi spirituelle :

 

« J’aurais voulu pleurer, mais je sentais mon cœur plus aride que le désert. »

 

 

 

                                Jean-Youri   

 

 

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18 septembre 2006 1 18 /09 /septembre /2006 00:39

 

La symphonie pastorale d’André Gide

 

 

            Il est de petits livres ciselés comme des diamants, dans l’éclat lumineux de leur simplicité. Ainsi cet extrait en début de livre.

 

« Le soleil se couchait et nous marchions depuis longtemps dans l’ombre, lorsque enfin ma jeune guide m’indiqua du doigt, à flanc de coteau, une chaumière qu’on eût pu croire inhabitée, sans un mince filet de fumée qui s’en échappait, bleuissant dans l’ombre, puis blondissant dans l’or du ciel. J’attachai le cheval à un pommier voisin, puis rejoignis l’enfant dans la pièce obscure où la vieille venait de mourir. »

 

 

            La beauté du lieu, son drame intime, se livre par petites touches. Il semble que chaque mot dévoile un symbole : le pommier, arbre des origines et du paradis perdu, et pourtant évocation d’un quotidien calme ; le drame résumé en quelques mots et rejeté en fin de phrase contraste avec la description de la beauté des choses et de la nature.

            De même, tout au long de l’ouvrage le thème de la route obstruée de neige se retrouve. Il accompagne la cécité de l’aveugle. La correspondance entre la route coupée et la cécité, le lent travail du pasteur sur l’aveugle et la progressive fonte des neiges, puis l’opération où Gertrude retrouve la vue et l’été lumineux… Tout cela noue ensemble le drame vécu et la nature, mais le lecteur doit comprendre des relations. Car il ne suffit pas de voir pour connaître, ni de connaître pour comprendre.

 

           

« La voisine prit alors la chandelle, qu’elle dirigea vers un coin de foyer, et je pus distinguer, accroupi dans l’âtre, un être incertain, qui paraissait endormi ; l’épaisse masse de ses cheveux cachait presque complètement son visage. »        

 

 

            L’obscurité semble s’amonceler sur cet être : la nuit au dehors, la pièce est obscure, la personne a le visage caché, enfin elle est aveugle. Cependant, au-delà de cette accumulation de ténèbre, l’endroit où elle se trouve est symbole : l’âtre est l’endroit où naît la lumière.

            L’ambiguïté de la situation se dévoile dans le fait d’avoir besoin de la lumière pour montrer l’aveugle. En cela, il est montré que nous sommes nous aussi occasionnellement aveugle, plongé dans l’obscurité d’une pièce ou de la nuit. Alors, nous avons besoin des autres pour nous guider et des objets pour nous éclairer. Nous sommes, sans les autres, des aveugles. Aussi, nous nous éveillons à la lumière par l’amour des autres :

 

« Tout le long de la route, je pensais : dort-elle ? Et de quel sommeil noir… Et en quoi la veille diffère-t-elle ici du sommeil ? Hôtesse de ce corps opaque, une âme attend sans doute, emmurée, que vienne la toucher enfin quelque rayon de votre grâce, Seigneur ! Permettrez-vous que mon amour, peut-être, écarte d’elle l’affreuse nuit ?... »   

 

 

            Le mutisme, ne rien confier aux autres, c’est aussi ne rien donner aux autres, les priver de lumière et se transformer soi-même en prison.

 

 

            Mais quelles passerelles construire pour amener de l’ombre vers la lumière une conscience ?

 

            « Tu veux commencer de construire, me dit-il, avant de t’être assuré d’un terrain solide. Songe que tout est chaos dans cette âme et que même les premiers linéaments n’en sont pas encore arrêtés. Il s’agit, pour commencer, de lier en faisceau quelques sensations tactiles et gustatives et d’y attacher, à la manière d’une étiquette, un son, un mot, que tu lui rediras, à satiété, puis tâcheras d’obtenir qu’elle redise. »

 

 

Nos apprentissages se basent sur nos sens et notre entendement. Relier les deux, c’est passer de la sensation à l’abstraction, de l’instant à la réflexion.

 

            Le roman commence en hiver, et le sort que la neige fait subir aux hommes, il semble que ce soit ce que la cécité fasse subir à la jeune aveugle Gertrude. La comparaison avec la neige fonctionne comme une parabole. Les différents niveaux de lecture, de correspondance de l’histoire : naturelle, humaine, spirituelle, se jouxtent et se répondent autour des deux thèmes de la lumière/aveuglement, et de l’amour spirituel et humain. La confusion entre ces domaines entraînera le drame final.  

 

« Le 5 mars. J’ai noté cette date comme celle d’une naissance. C’était moins un sourire qu’une transfiguration. Tout à coup ses traits s’animèrent ; ce fut comme un éclairement subit, pareil à cette lueur purpurine dans les hautes Alpes qui, précédant l/’aurore, fait vibrer le sommet neigeux qu’elle désigne et sort de la nuit ; on eût dit une coloration mystique ; et je songeai également à la piscine de Bethesda au moment que l’ange descend et vient réveiller l’eau dormante. J’eux une sorte de ravissement devant l’expression angélique put prendre soudain, car il m’apparut que ce qui la visitait en cet instant n’était point tant l’intelligence que l’amour. »

 

 

Le degré de lecture de l’ouvrage peut même être accru en se rappelant l’allégorie de la caverne de Platon. La sensation secondée par l’imagination conduit à donner sens au monde qui nous entoure. Mais l’insuffisance de nos sens ne permet pas toujours d’accéder à l’intelligibilité d’un monde différent de nos perceptions.

 

 « Elle me raconta plus tard, qu’entendant le chant des oiseaux, elle l’imaginait alors un pur effet de la lumière, ainsi que cette chaleur même qu’elle sentait caresser ses joues et ses mains, et que, sans du reste y réfléchir précisément, il lui paraissait tout naturel que l’air chaud se mit à chauffer, de même que l’eau se mit à bouillir près du feu. »

 

 

                Jean-Youri

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11 août 2006 5 11 /08 /août /2006 00:03

 

Neige de Maxence FERMINE

 

 

            Petit livre, premier livre de Maxence Fermine, Neige conte une histoire dans le Japon du XIX siècle : celle du jeune poète Yuko désireux d’écrire des haïkus. Mais sa famille lui offre le choix d’être prêtre ou guerrier. Il doit partir sur l’ordre de son père dans les montagnes trouver sa vocation ; à son retour, il ramène la passion de la neige.

            Ses haïkus seront désormais consacrés à la neige. Le poète de 17 ans n’écrit que 77 haïkus (poèmes de 17 syllabes), tous en hiver. Beaux, mais blancs, les haïkus attirent l’attention du poète officiel de la cour. Pour affirmer son art, Yuko doit partir auprès du poète, musicien, danseur, calligraphe et funambule Soseki pour apprendre l’art de la couleur. Cependant, Soseki est aveugle !

            Ancien guerrier écoeuré de la guerre, il a découvert l’amour d’une française funambule. A sa mort, il est devenu aveugle et poète.

            Yuko, durant son périple dans les Alpes japonaises, a retrouvé le corps de la funambule lentement rehaussé de son sarcophage transparent vers la lumière. Il emmènera, pour son dernier voyage, le vieux poète aveugle retrouver celle qu’il aimait : « Neige ». Yuko continue son voyage.

            Au retour, la couleur parcourt ses haïkus, et la jeune femme qu’il aimait « flocon de neige » s’avère être la fille de Soseki et de Neige.

           

            Les chapitres sont courts, ciselés, confiant avec retenue l’histoire d’amour de l’art et de la femme, de la neige et du voyage. Ces 54 chapitres courts, organisés en trois parties –tout comme le haïku en trois vers – culminent, se synthétisent en ce dernier chapitre :

            « Et ils s’aimèrent l’un et l’autre

            Suspendus sur un fil

            De neige. »   

 

La poésie du haïku se livre, en ce livre. Il est comme un chemin pour comprendre ce qu’est cette forme de poésie.

           

            Au début des 1ers chapitres, un haïku est présent. Ce livre permet donc de se familiariser avec aisance à cet art difficile, simple d’apparence…

 

            Le mot-saison, comme la neige, qui doit apparaître ; la fulgurance d’un moment : comme la vision d’un sein blanc d’une jeune fille puisant de l’eau à la fontaine… mais aussi le côté intemporel, éternel, des montagnes.

            Le haïku est un poème japonais. Peut-il se marier avec l’Occident ? La funambule française, puis flocon de neige, sont les réponses affirmatives de l’auteur.

            L’image du funambule est très belle : elle évoque peut-être malgré elle celle présente dans Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche.

 

Voici un extrait :

 

            « En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Ecrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Ecrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. […] Non, le plus difficile pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.       

                       Jean-Youri 

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12 juin 2006 1 12 /06 /juin /2006 14:16

 

Courrier Sud d’Antoine de Saint-Exupéry

 

 

            Double histoire de la vie : celle des actes d’un homme et celle de ses sentiments. L’aviateur Jacques Bernis survole le désert des Maures, un arrêt dans le Sahara et c’est la captivité, peut-être la blessure et la mort.

 

            Le livre se présente comme cette double histoire humaine… Il présente l’éloignement, les différences entre les lieux de l‘enfance et ceux survolés, la dimension aérienne où conquérir c’est voir et la dimension humaine où on ne peut emporter avec soi même une femme que l’on aime. Nomade, sédentaire, aimer et pourtant partir. Etre changé au retour et retrouver les autres identiques et pourtant déjà éloigné à cause du temps passé.

 

            La solitude est grande, telle celle de cet sous officier gardien d’un fortin où l’on vient porter le courrier tous les six mois. Il recommence la même lettre pour finalement voir que la réponse reçue est si loin de ce qu’il a écrit à cause du temps passé. La présence humaine est alors si importante, une camaraderie se crée spontanément dans l’isolement. On peut lire dans cet épisode l’importance des liens humains, le rôle du courrier pour lés éloignés…

 

 

Le tragique du quotidien de l’amour nécessite-t-il plus d’héroïsme que de parcourir les déserts ? L’aventure, c’est aimer : paysages, âmes, sensualité, sentiments…

 

Qu’as-tu appris à courir le monde, Jacques Bernis ? L’avion ? On avance lentement en creusant son trou dans un cristal dur. Les villes peu à peu se remplacent l’une l’autre, il faut atterrir pour y prendre corps. Maintenant tu sais que ces richesses ne sont qu’offertes puis effacées, lavées par les heures comme par la mer. Mais, au retour de tes premiers voyages, quel homme pensais-tu être devenu et pourquoi ce désir de le confronter avec le fantôme d’un gamin tendre ? Dès ta première permission tu m’avais entraîné vers le collège : du Sahara, Bernis, où j’attends ton passage, je me souviens avec mélancolie de cette visite à notre enfance :

 

            Une villa blanche entre les pins, une fenêtre s’allumait, puis une autre. Tu me disais :

 

- voici l’étude où nous écrivions nos premiers poèmes…

 

 

Pourquoi ces voyages, ces arrachements aux êtres que l’on aime ?

 

La compagnie prêchait : courrier précieux, courrier plus précieux que la vie. Oui. De quoi faire vivre trente mille amants… Patience, amants ! Dans les feux du soir on vous arrive. Derrière Bernis les nuages épais, brassés dans une cuve par la tornade. Devant lui une terre vêtue de soleil, l’étoffe claire des prés, la laine des bois, le voile froncé de la mer.

 

            A la hauteur de Gibraltar, il fera nuit. Alors un virage à gauche vers Tanger détachera de Bernis l’Europe, banquise énorme, à la dérive…

 

            Encore quelques villes nourries de terre brune puis l’Afrique. Encore quelques villes nourries de pâte noire puis le Sahara. Bernis assistera ce soir au déshabiller de la terre.

 

 

Ce que disent les amants… Peut-être ce qu’ils savent déjà mais doivent ritualiser, régulariser par des mots. Tout, autour d’eux, semble le savoir déjà.

 

- J’ai vu de la lumière, je suis venue… et ne trouve plus rien à dire.

 

- Oui, Geneviève, je… je bouquine, voyez-vous…

 

Les livres brochés font des taches jaunes, blanches, rouges. « Des pétales », pense Geneviève. Bernis attend. Geneviève reste immobile.

 

- Je rêvais dans ce fauteuil là, Geneviève, j’ouvrais un livre, puis l’autre, j’avais l’impression d’avoir tout lu.

 

Il donne cette image de vieillard pour cacher son exaltation, et de sa voix la plus tranquille :

 

- Vous avez à me parler, Geneviève ?...

 

Mais au fond de lui-même, il pense : « C’est un prodige de l’amour ».

 

 

Ce que vivent les amants, passion et doutes, déchirures et amour…

 

            De la main, il touche le flanc de cette femme, là où la chair est sans défense. Femme : la plue nue des chairs vivantes et celle qui luit du plus doux éclat. Il pense à cette vie mystérieuse qui l’anime, qui la réchauffe comme un soleil, comme un climat intérieur. Bernis ne se dit pas qu’elle est tendre ni qu’elle est belle, mais qu’elle est tiède. Tiède comme une bête. Vivante. Et ce cœur toujours qui bat, source différente de la sienne et fermée dans ce corps.

 

            Il songe à cette volupté qui a, en lui, quelques secondes battu des ailes : cet oiseau fou qui bat des ailes et meurt. Et maintenant…

 

            Maintenant, dans la fenêtre, tremble le ciel. O femme après l’amour démantelée et découronnée du désir de l’homme. Rejetée parmi les étoiles froides. Les paysages du cœur changent si vite… Traversé le désir, traversée la tendresse, traversé le fleuve de feu. Maintenant pur, froid, dégagé du corps, on est à la proue d’un navire, le cap en mer. 

 

 

Est-il possible de résumer l’aventure ?

 

            « J’ai essayé, vois-tu, d’entraîner Geneviève dans un monde à moi. Tout ce que je lui montrais devenait terne, gris. La première nuit était d’une épaisseur sans nom : nous n’avons pas pu la franchir. J’ai dû lui rendre sa maison, sa vie, son âme. Un à un tous les peupliers de la route. […] On est si loin d’une autre vie. Elle était cramponnée à ses draps blancs, à son été, à ses évidences, et je n’ai pas pu l’emporter. Laisse-moi partir. »

 

 

   Jean-Youri

 

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10 juin 2006 6 10 /06 /juin /2006 17:18

 

Vol de nuit de Saint-Exupéry

 

 

 

            Le vol… Les ailes des hommes sont de métal ou de toile, jamais de chair. Nous ne sommes pas des oiseaux, nous sommes le jouet des anges et les pourchasseurs des rêves et des nuages…

 

            Le pilote et écrivain Antoine de Saint-Exupéry nous conte dans Vol de nuit l’époque des pionniers. Lorsque les aviateurs débutent le transport du courrier dans le sein de la nuit, lorsque les lumières des étoiles et des instruments se mêlent mais n’éclairent qu’à peine les objets où se lisent et se décident la vie. L’aventure n’est pas racontée avec un style ronflant en mettant des scènes des hommes sorti de l’humanité à force d’exploits… Le roman est celui de la vie dans son quotidien, son organisation, ses mesquineries parfois (la vision étroite mais si humaine de Robineau)

 

            La préface d’André Gide nous conte, de façon élogieuse, ce qu’est l’héroïsme : sentiment de devoir, sans beauté dans la bravoure. Il cite une lettre de Saint-Exupéry lorsque celui-ci s’occupait d’un avion sous la menace des Maures au Sahara : le courage est constitué d’un peu de rage, de vanité, d’entêtement, de plaisir sportif vulgaire…

            Gide reconnaît une double valeur au récit : une valeur littéraire ainsi qu’une valeur de document (d’expérience vécue).

 

            Le roman met en scène la conquête pionnière par le biais du chef Rivière, qui procédant avec minutie et exigences parvient à  réaliser le transport par avion de nuit pour le courrier postal. Les noms des personnages révèlent en partie leur mission, leur relation : le pilote voyageur porte le nom de Pellerin ; le chef Rivière symbolise le flux large et puissant, fluide, d’une vision à imposer, d’un transport à effectuer ; l’inspecteur Robineau dont le nom évoque le robinet, est placé sous les ordres de Rivière : il contrôle les taches avec minutie, sans vision d’ensemble mais avec rigueur. C’est le modèle du petit chef. 

 

« Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion qui semblent absurdes mais façonnent les hommes […] L’homme était pour lui une cire vierge qu’il fallait pétrir. Il fallait donner une âme à cette matière, lui créer une volonté. […] Grâce à rivière, sur quinze mille kilomètres, le culte du courrier primait tout. Rivière disait parfois : « Ces hommes-là sont heureux, parce qu’ils aiment ce qu’ils font, et ils l’aiment parce que je suis dur. » Il faisait peut-être souffrir, mais procurait aussi aux hommes de fortes joies. « Il faut les pousser, pensait-il, vers une vie forte qui entraîne des souffrances et des joies, mais qui seule compte. »

 

 

La vision et mission de Rivière :

 

« Devant une fenêtre ouverte il s’arrêta et comprit la nuit. Elle contenait Buenos-Aires, mais aussi, comme une vaste nef, l’Amérique. Il ne s’étonna pas de ce sentiment de grandeur : le ciel de Santiago du Chili, un ciel étranger, mais une fois le courrier en marche vers Santiago du Chili, on vivait, d’un bout à l’autre de la ligne, sous la même voûte profonde. »

 

 

 

 

L’épouse de Fabien, pilote au destin tragique, avant de partir de la douceur du foyer familial :

 

« Et elle en eut du chagrin. Il échappait aussi à sa douceur. Elle l’avait nourri, veillé et caressé, non pour elle-même, mais pour cette nuit qui allait le prendre. Pour des luttes, pour des angoisses, pour des victoires, dont elle ne connaîtrait rien. Ces mains tendres n’étaient qu’apprivoisées, et leurs vrais travaux étaient obscurs. Elle connaissait les sourires de cet homme, ses précautions d’amant, mais non, dans l’orage, ses divines colères. Elle le chargeait de tendres liens : de musique, d’amour, de fleurs ; mais, à l’heure de chaque départ, ces liens, sans qu’il en parût souffrir, tombaient. » 

 

 

Le voyage et ses périls :

 

 * le voyage de nuit :

 

« Et maintenant, au cœur de la nuit comme un veilleur, il découvre que la nuit montre l’homme : ces appels, ces lumières, cette inquiétude. Cette simple étoile dans l’ombre : l’isolement d’une maison. L’une s’éteint : c’est une maison qui se ferme sur son amour. »

 

 

* la tempête :

 

« Puis tout s’était aiguisé. Ces arêtes, ces pics, tout devenait aigu : on les sentait pénétrer, comme des étraves, le vent dur. Et puis il lui sembla qu’elles viraient et dérivaient autour de lui, à la façon de navires géants qui s’installent pour le combat. Et puis il y eut, mêlée à l’air, une poussière : elle montait, flottant doucement, comme un voile le long des neiges. Alors, pour chercher une issue en cas de retraite nécessaire, il se retourna et trembla : toute la Cordillère, en arrière, semblait fermenter.

 

            « Je suis perdu »

 

D’un pic, à l’avant, jaillit la neige : un volcan de neige. Puis d’un second pic, un peu à droite. Et tous les pics, ainsi, l’un après l’autre s’enflammèrent, comme successivement touchés par quelque invisible coureur. C’est alors qu’avec les premiers remous de l’air, les montagnes autour du pilote oscillèrent. »

 

 

* La femme de Fabien venu chercher des nouvelles, lorsque celui-ci a disparu :

 

« Elle cherchait des signes qui lui eussent parlé de Fabien. Chez elle tout montrait cette absence : le lit entrouvert, le café servi, un bouquet de fleurs… Elle ne découvrait aucun signe. Tout s’opposait à la pitié, à l’amitié, au souvenir. […] Elle devinait avec gêne, qu’elle exprimait ici une vérité ennemie, regrettait presque d’être venue, eût voulu se cacher, et se retenait de peur qu’on la remarquât trop, de tousser, pleurer. […] Elle révélait aux hommes le monde sacré du bonheur. Elle révélait à quelle matière auguste on touche, sans le savoir, en agissant. Sous tant de regards elle ferma les yeux. Elle révélait quelle paix, sans le savoir, on peut détruire.

 

            Rivière la reçut.

 

            Elle venait plaider timidement pour ses fleurs, son café servi, sa chair jeune. De nouveau, dans ce bureau plus froid encore, son faible tremblement de lèvres la reprit. Elle aussi découvrait sa propre vérité, dans cet autre monde, inexprimable. Tout ce qui se dressait en elle d’amour presque sauvage, tant il était fervent, de dévouement, lui semblait prendre ici un visage importun, égoïste. Elle eût voulu fuir […]. »

 

 

                 Jean-Youri

 

 

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