Musastrales, tel est le nom du blog où vous trouverez mes récits de voyages, les petits et grands événements de ma vie, mais aussi les textes de mes oeuvres, des livres et poèmes aimés, et les étapes dans ma recherche de la sagesse.
Les doutes de Dorian : qu’est-ce que l’amitié ?
Dorian me fixait. Si j’avais été une fille et si Dorian n’exhalait pas des phéromones mâles d’une surpuissance virile jusqu’à la caricature, je me serais fait des idées.
« Poète », dit-il enfin d’une voix blanche « Sommes-nous des amis ? »
J’étais dans son salon, buvant mon thé préféré dans la demeure de cet éternel adepte du café. Je regardais monter les volutes du thé vert en laissant lentement s’élargir mon sourire.
« Les faits parlent d’eux-mêmes. Nous sommes côtes à côtes et nous ouvrons nos cœurs à l’autre pour comprendre et guérir nos doutes. Est-ce la peine d’ajouter des étiquettes à ces faits vécus et ressentis chaque jour ? »
« Nous sommes côtes à côtes, nous sommes présents l’un pour l’autre… Mais est-ce différent de la camaraderie ? Les copains bouffent du pain ensemble, ils ne sont pas pour autant des boulangers si tu me suis… »
A vrai dire, sa métaphore éveillait mon attention mais n’éclaircissait pas sa pensée.
« Poète, si soudainement nous déménagions l’un à Tombouctou et l’autre à Singapour, serions nous encore amis malgré l’impossibilité de se retrouver côte à côte ? La proximité entre deux amis n’est-elle pas qu’un compagnonnage, un bout de route fait ensemble pendant quelques heures où l’on ne se voit pas vieillir ! »
« Dorian, tu te demandes si l’amitié existe ? »
« A qui d’autres qu’à un poète puis-je poser la question ? On vous prête le pouvoir de regarder les choses aussi invisibles que les sentiments ! » Il marchait de long en large dans son salon. Sa carrure d’athlète dépassait les meubles bas de la pièce. Ses épaules larges voûtées, ses bras tantôt en l’air tantôt abaissés… L’excitation de Dorian était sensible. Je regardais la ligne de ses épaules, distinguant l’inhabituelle voussure, les bras s’agitant à l’instar de vagues agitées par de vaines colères. Son visage se voulait impassible, mais ses lèvres trop blanches s’étiraient en plis amers. Je me levais et voulu le prendre dans mes bras.
« Dorian, que ressens-tu ? Que t’arrive-t-il ? »
« Poète, si l’amitié n’existe pas et si l’amour est aussi éphémère, alors l’Homme est condamné à la solitude ou à l’illusion ! »
Il s’assit. Et ne me regarda plus. Il fixa ses mains et attendit mes paroles.
« J’ignore ce qui te tourmente, Dorian, et tu ne veux pas m’en parler directement. Mais voici ta réponse… »
Je le pris simplement dans mes bras, comme pour un enfant. Lorsque le cœur est blessé, c’est souvent notre âme d’enfant qui souffre.
Petit à petit, je le sentis redevenir le Dorian sûr de lui, conquérant, imposant à son habitude.
« N’en profites pas, coquine… » Dit-il en trainaillant sur le dernier mot. Devant mon sursaut involontaire il se mit à rire.
Dorian se dégagea, un peu gêné malgré tout devant sa faiblesse inhabituelle.
Pour éviter les poncifs je voulu citer Francis Bacon « « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines » N’est-ce pas là une définition des effets de l’amitié ? »
« Oui, en théorie » Dorian se mit à sourire. « C’est le cas pour l’amitié vraie qui est l’amitié idéale… Mais elle n’existe pas ! Elle n’existe pas car les êtres humains ne sont pas idéaux. J’ai lu les livres que tu m’as prêtés, poète. D’autres encore… Malheureusement pour moi j’ai fait comme toi : je n’ai pas lu les lettres, mais les pensées dévoilées… « Les amis font plus de mal que les ennemis, parce qu’on ne s’en méfie point. » Et j’ai reconnu ce que j’ai vécu. Toi aussi n’est-ce pas ?»
Spontanément, stupidement, je tentais une dénégation.
« Sois honnête, poète. Tu n’as jamais su mentir. Et j’entends ta voix se voiler… »
Je repris la parole malgré moi, parce que je n’avais jamais su me mentir à moi-même. L’impression de froid qui étreignait Dorian m’envahit soudain.
« Parfois nous affrontons des épreuves, et nous sommes seuls ! Parfois ce sont des joies immenses éprouvées. Mais malgré ce que l’on vit alors, dans son cœur on ressent un sentiment étrange de solitude, comme une fleur vénéneuse au sein de soi… Cette souffrance c’est l’amitié qui nous fait défaut… »
Dorian reprit, lentement, d’une voix glacée.
« Oui poète, toi aussi tu songes à ce jeune père. Il aurait voulu partager avec ses amis la joie provoquée par la naissance de ses enfants. Mais il était seul. Il resta seul malgré l’amour de sa famille. Son épouse recevait chaque jour un coup de téléphone, une lettre, d’innombrables marques d’attention de la part de ses amis et de sa famille. Et lui, son meilleur ami et sa meilleure amie ne lui donnait pas signe de vie. Rien. Le silence et l’absence… Et le froid de la solitude l’envahit. »
Je me posais la question, comme pour moi-même.
« Alors, si cela revient à souffrir d’ouvrir son cœur à l’amitié, faut-il aimer ? »
Je comprenais désormais Dorian. Pour lui, nier l’amitié aurait représenté se protéger. Pour moi aussi sans doute. Et la tentation existait… Me renfermer dans les livres, mes amis de toujours. Me replier sur ma famille.
« Dorian, parfois nous doutons de l’amitié, et c’est une épreuve. Mais il en est d’autres où rien ne peut nous abattre car une force intérieure nous vient de l’extérieur, de nos amis qui nous soutiennent. On ressent en soi l’amitié : c’est comme un pilier. »
« Poète, tu n’as répondu à ta propre question ! »
« Avec toi il est impossible de rester dans les réponses conventionnelles, usagées, rabâchées parce que ressenties par des générations avant nous. » Dorian me fixa durant ma réponse.
« Parce que je suis poète, je ne peux dire que ce que je vis en moi… L’amitié est une Foi en l’amour. Nous l’avons vécu, par l’amitié on éprouve de la douleur : les silences et toutes les autres formes de souffrance. Mais la cause est une forme d’égoïsme dans l’amitié : parce qu’on aime on espère être aimé ! Il faut donner de l’amour sans espoir, sans volonté de retour. Il ne s’agit pas d’éviter ainsi les douleurs liées aux illusions d’une amitié partagée. L’amitié est un don qui est aussi pardon. Ce dernier n’a pas besoin d’être formulé pour être accordé… Il s’agit simplement de vivre l’amitié : car l’amitié est un don où l’on s’expose à souffrir mais qui rend vivant les sentiments. »
J’entourais à nouveau Dorian de mes bras. Et, sans savoir l’évènement qui l’avait tourmenté, je me surpris à pleurer avec lui.