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Musastrales, tel est le nom du blog où vous trouverez mes récits de voyages, les petits et grands événements de ma vie, mais aussi les textes de mes oeuvres, des livres et poèmes aimés, et les étapes dans ma recherche de la sagesse.

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Dialogue avec Dorian : La Béance

 

 

 

 

 

 

Prostré.

Recroquevillé.

Une boule où les bras enserrent les jambes, tête sur les genoux, les cheveux comme un voile sur le visage invisible, noyé. Des soubresauts, des gémissements… Le corps qui hoquette sous les sanglots.

Une boule.

Prostré.

 

Là, toute une nuit.

 

 

Et le lendemain, devoir faire face à la vie.

 

 

 

C’est le lendemain que vint Dorian.

 

Il se tint là, debout devant moi… L’ombre atteignait mon corps. Je ne voulu pas relever la tête.

 

« Bonjour, je croyais avoir verrouillé la porte. » grommelais-je avec mauvaise grâce.

« Elle l’est toujours. Je te dois le prix d’un carreau : celui de la porte du fond. » répondit de façon enjouée Dorian.

Sans ajouter un mot il s’assit sur le sol à mes côtés, s’accolant à mon dos. Un instant, nous fûmes comme une statue de Janus : deux visages sur un même corps, pleurant et riant à la fois.

« Dorian » commençais-je en soufflant… Mais je n’avais pas la volonté de continuer.

 

« Hier, tu n’es pas venu. Et avant-hier tu fus comme un fantôme. Fantôme à la mode gothique, il faut l’avouer, tout habillé de noir de la chemise à la chaussette. Je me suis demandé si ton caleçon aussi était noir ! Je peux regarder aujourd’hui ? »

 

Je grognais une réponse, la plus polie possible, en évitant les r à la fin de « grrrrrrrrrrrrrrrrr »

 

« Ta conversation a gagné en longueur dis donc !»

 

Je ne répondis plus. Je tassais un peu plus mon corps, jambes contre ventre, et attendit qu’il s’en aille.

 

« Je ne partirais pas, si c’est cela que tu attends, poète. Je ne partirais pas car c’est ma place ici, auprès de toi, quand tu n’es pas bien. Tu étais là pour moi dans mes larmes, je suis là pour toi dans tes pleurs. »

 

 

« Je…voudrais… être… seul »

 

Une phrase lente, un mot haché, puis un autre. Mot où chaque syllabe traîne avant de mourir.

 

« Tu es seul ! Tu es seul tant que ta douleur t’empêche de t’ouvrir aux autres. Ce n’est pas le nombre de personnes autour de toi qui crée la solitude, mais la présence ou l’absence de liens et d’ouvertures avec les autres. La solitude est entrée en toi avec le deuil, et revient chaque fois que tu pleures en silence. »

 

Je me tournais vers lui, surpris. Il répondit par un regard qui voulait se visser au mien.

 

« Il n’est pas difficile de savoir pourquoi tu agis ainsi. Les photographies sur les murs indiquent qui est présent dans ton cœur, mais aussi quelle absence te ronge de l’intérieur. »

 

Dorian inclina la tête et me regarda en souriant.

 

« Tu es poète, et bien que tu désires le sceller au reste du monde et parfois à toi-même, tu es sensible. Ton âme vit comme vibre la corde d’une harpe : vivante, belle et douloureuse. Tu l’as écrit. »

 

« Parles moi » ordonna-t-il presque après un silence.

 

« Elle » commençais-je. Mes yeux me brûlèrent et je me tus.

 

Je sentis une main sur mon épaule, une chaleur rassurante là où ma chair était durcie par le froid.

 

« Les sentiments… Pendant des années, de la fin de l’adolescence à l’âge adulte, j’ai cru maîtriser puis dominer mes sentiments. Ils ne me réservaient plus de surprises. Face à telle situation je connaissais mes réactions, les anticipaient avant de leur mettre une confortable muselière. Puis, « ça », est arrivé, et je n’ai plus rien compris. 

            Le coup de téléphone. On ne voulait pas me dire, mais me laisser deviner l’horreur. J’apparaissais si calme… J’étais hébété. Je ne pouvais pas comprendre sa disparition. Puis le sanglot qui déchire, l’intérieur qui frappe, qui veut sortir, surgir, s’éventrer et exploser. Des hoquets de pleurs violents, désarticulant le corps. Les yeux incendiés de larmes, griffés, l’acide creusant ses sillons sur tout le visage. J’étais fou. Je suis seul… 

            On reste seul après le deuil. Le soleil est unique. L’être aimé est unique. Et tout est nuit quand il a disparu. Comment en parler ? Les sentiments sont une tarte à la crème dans ce monde minuté par et pour le travail ! Il ne faut pas dépasser les limites émotionnelles prescrites par les conventions, au risque sinon de la camisole chimique et son avalanche de médicaments. »

 

Dorian ne disait rien. Je sentais sa main toujours posée sur mon épaule. Je ne le regardais pas.

 

« Le temps n’apaise pas la douleur. L’expérience nous apprend à vivre avec cette souffrance, comme naguère un « gueule cassé» sans son visage. La douleur est tapie, surprend, frappe, se retire puis revient. Pas de règles avec elle. Pas de muselières… J’ai cru un jour l’avoir maîtrisé. L’illusion s’est évanouie.

            Parfois, j’ai l’impression d’être réglé comme une femme : tous les mois, à la date anniversaire, « ça » s’ouvre, souffre et pleure. Et tous les ans… »

 

Je frissonnais et voulu me taire. Dorian calculait. Il restait un mois.

« Tu sais, poète, d’autres ont vécu cela… » Il s’interrompit soudainement.

 

« Tarte à la crème » dîmes nous au même moment.

 

« C’est comme un catalogue, mais un catalogue faux car vivant. » Cette fois-ci je regardais Dorian tout en lui parlant.

 

« Chaque deuil fait revivre les autres. C’est comme un rêve qui se souviendrait d’un autre rêve oublié lorsqu’on est éveillé. Je croyais connaître ce qui est ressenti lors d’une telle situation. Je le croyais car la détresse s’était insinuée en moi autrefois, pour d’autres deuils. L’affliction, la tristesse, la mort des joies et des plaisirs de vivre. La souffrance qui mord jusqu’au cri.

            Cela peut être la tristesse, les larmes, l’intimité d’un deuil partagé avec sa famille.

            Autre : la détresse, la souffrance qui crie, qui crisse, qui nous brise comme un cristal. Il faut reconstruire. Une part de nous-même a disparu avec l’être aimé.

            Ou le désespoir… L’affliction, la détresse, sont connus de tous ceux qui ont vécu un deuil. Le désespoir concerne ceux qui sont morts avec un deuil.

           

            Le désespoir.

 

C’est comme tomber dans le vide, sans haut, sans bas, ni devant ou derrière.

Tomber dans l’immobile.

Chuter dans le néant.

 

Il ne reste que l’écorce de l’âme. Tout a été dévoré par la douleur…

 

…L’âme comme digérée. Vie dévorée.

 

La conscience devenue acide brûlant.

           

Tout son être a disparu.

            Il ne reste que la conscience, sous forme de souffrance,

                        Pure,

 

                                   Intense,

 

                                         Il ne reste que cela et le vide en moi.

 

Une béance : le désespoir. »

 

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C
<br /> <br /> En tout cas, j'aime bien le personnage de Dorian : arrogant, agaçant, juste ce qu'il faut mais à la limite pour ne pas devenir tête à claques, il est bien réussi.<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
J
<br /> <br /> Merci. Il n'est pas facile de décrire avec le bon dosage la finesse des sentiments de l'un, le ressenti de l'autre, et comment les deux parviennent à se comprendre et à s'entraider. Mais le défi<br /> en vaut la peine.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
C
<br /> <br /> Le temps ne console pas, car il ne ramène pas ceux qui manquent. L'amitié ne console pas, car elle non plus ne les ramènent pas. Mais elle allège un peu la peine, car elle permet de l'exprimer.<br /> Peut-être...<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
J
<br /> <br /> Aimer c'est donner et partager : don de son sourire pour partager la joie, don de son épaule pour partager la peine. Ces dons, parce qu'ils sont invisibles, parce qu'ils sont immatériels,<br /> paraissent peu mais ils sont aussi grand que nos sentiments, aussi fort qu'eux, aussi important qu'eux.<br /> <br /> <br /> Face au deuil, pour que le désespoir n'emporte pas tout l'être à jamais dans le néant, la présence de ce sourire et de cette épaule est un soutien puissant.<br /> <br /> <br /> <br />