Musastrales, tel est le nom du blog où vous trouverez mes récits de voyages, les petits et grands événements de ma vie, mais aussi les textes de mes oeuvres, des livres et poèmes aimés, et les étapes dans ma recherche de la sagesse.
La symphonie pastorale d'André Gide : partie 2
Les couleurs sont comparées à la musique. Le déploiement de la beauté se fait toujours plus fort dans ces tentatives de trouver un langage commun, au-delà de la cécité.
« Le rôle de chaque instrument dans la symphonie me permit de revenir sur cette question des couleurs. Je fis remarquer à Gertrude les sonorités différentes des cuivres, des instruments à cordes et des bois, et que chacun d’eux à sa manière est susceptible d’offrir, avec plus ou moins d’intensité, toute l’échelle des sons, des plus graves aux plus aigus. Je l’invitai à se représenter de même, dans la nature, les colorations rouges et orangées analogues aux sonorités des cors et des trombones les jaunes et les verts à celles des violons, des violoncelles et des basses ; les violets et les bleus rappelés ici par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. Une sorte de ravissement intérieur vint dès lors remplacer ses doutes […] Le blanc, essayai-je pourtant de lui dire, est la limite aiguë où tous les tons se confondent, comme le noir en est la limite sombre. – Mais ceci ne me satisfit pas plus qu’elle, qui me fit aussitôt remarquer que les bois, les cuivres et les violons restent distincts les uns des autres dans le grave aussi bien que dans le plus aigu. […] Eh bien ! lui dis-je enfin, représente toi le blanc comme quelque chose de tout pur, quelques chose où il n’y a plus aucune couleur, mais seulement de la lumière ; le noir, au contraire, comme chargé de couleur, jusqu’à en être tout obscurci… »
La tendresse s’exprime dans l’attention réciproque portée aux autres :
« Je pris sa petite main frêle et la portant à mon visage :
_ Tu vois ! Cette fois je n’ai pas pleuré.
_ Non, cette fois, c’est mon tour, dit-elle, en s’efforçant de me sourire ; et son beau visage qu’elle levait vers moi, je vis soudain qu’il était inondé de larmes. »
Au contraire, le désenchantement du quotidien, du familier, du semblable, se manifeste dans l’absence d’attention à l’autre.
« Le seul plaisir que je puisse faire à Amélie, c’est de m’abstenir de faire les choses qui lui déplaisent. Ces témoignages d’amour tout négatif sont les seuls qu’elle me permette. A quel point elle a déjà rétréci ma vie, c’est ce dont elle ne peut se rendre compte. Ah ! Plût à Dieu qu’elle réclamât de moi quelque action difficile ! Avec quelle joie j’accomplirais le téméraire, le périlleux ! Mais on dirait qu’elle répugne à tout ce qui n’est pas coutumier ; de sorte que le progrès dans la vie n’est pour elle que d’ajouter de semblables jours au passé. »
La difficulté de communiquer, de créer un espace commun pour échanger des informations donnant accès à l’autre et à soi, ne réside pas dans le fait ou non de pouvoir parler. L’acte mécanique de parler ne suffit pour communiquer. Le handicap n‘est pas physique, il peut-être social ou psychologique. Là encore, cela se passe entre le pasteur et son épouse Amélie.
« J’éprouvais aussi, devant que de parler, à quel point deux êtres, vivant somme toute de la même vie, et qui s’aiment, peuvent rester (ou devenir) l’un pour l’autre énigmatiques et emmurés ; les paroles, dans ce cas, soit celles que l’autre nous adresse, sonnent plaintivement comme des coups de sonde pour nous avertir de la résistance de cette cloison séparatrice et qui, si l’on n’y veille, risque d’aller s’épaississant. »
A côté de cela, la parole est don de vie et d’espérance. La description des lys puis d’un paysage par la jeune aveugle l’indique avec force et beauté.
« Je me rappelle que vous m’avez dit souvent que le plus grand besoin de cette terre est de confiance et d’amour. […] Moi, quand j’écoute cette parole, je vous assure que je les vois. Je vais vous les décrire, voulez-vous ? – On dirait des cloches de flammes, de grandes cloches d’azur, emplies du parfum de l’amour et que balance le vent du soir. […] Il y’a derrière nous, au-dessus et autour de nous, les grands sapins, au goût de résine, au tronc grenat, aux longues sombres branches horizontales qui se plaignent lorsque veut les courber le vent. A nos pieds, comme un livre ouvert, incliné sur le pupitre de la montagne, la grande prairie verte et diaprée, que bleuit l’ombre, que dore le soleil, et dont les mots distincts dont des fleurs – des gentianes, des pulsatilles, des renoncules, et les beaux lis de Salomon – que les vaches viennent épeler avec leurs cloches, et où les anges viennent lire, puisque vous dites que les yeux des hommes sont clos. Au bas du livre, je vois un grand fleuve de lait fumeux, brumeux, couvrant tout un abîme de mystère, un fleuve immense, sans autre rive que, là-bas, tout au loin devant nous, les belles Alpes éblouissantes… »
Le livre nous livre aussi des considérations sur le bonheur.
« Mais je sais bien que l’on compromet le bonheur en cherchant à l’obtenir par ce qui doit au contraire n’être que l’effet du bonheur – et que s’il est vrai de penser que l’âme aimante se réjouit de sa soumission volontaire, rien n’écarte plus du bonheur qu’une soumission sans amour. »
Le bonheur : toute une éthique du bonheur se déroule peu à peu. Le bonheur peut provenir de la pureté et de l’imagination du beau, comme celui de Gertrude lorsqu’elle imagine les lys des champs et le paysage s’étendant à ses pieds.
Le bonheur est fondé sur l’amour, est-il fondé aussi sur la soumission ? Jacques, le fils du pasteur l’affirme : « C’est dans la soumission qu’est le bonheur. » Mais le bonheur peut-il exister sans savoir ?
« De sorte que parfois, reprit-elle tristement, tout le bonheur que je vous dois me paraît reposer sur de l’ignorance. […] Je ne veux pas d’un pareil bonheur. Comprenez que je ne … Je ne tiens pas à être heureuse. Je préfère savoir. Il y a beaucoup de choses, de tristes choses assurément, que je ne puis pas voir, mais que vous n’avez pas le droit de me laisser ignorer. […] je voudrais être sure de ne pas ajouter au mal. »
Le bonheur et l’éthique. Entre Jacques et son père la polémique biblique se base sur l’interprétation de saint Paul. Comment ne pas penser à Saint Paul sur le chemin de Damas, aveuglé par le Seigneur ?
Plus tard, le pasteur hésitera à dire à Gertrude - et à autoriser - l’opération qui pourrait lui rendre la vue.
Confusion… Ce thème est revenu plus d’une fois dans le récit. Il se trouve aussi dans les termes avec la polysémie d’un mot comme « amour ».
«_ Vous m’avez dit souvent que les lois de Dieu étaient celles mêmes de l’amour.
_ L’amour qui parle ici n’est plus celui qu’on appelle aussi : charité. »
La polysémie favorise la confusion. L’amour et la charité sont différents. Entre la nuit qui protège (ne pas être vu) et la nuit qui isole (ne pas voir celle qu’on aime), il est tant de différences… La prière du pasteur et l’invocation de celui-ci au Seigneur sont riches d’enseignements.
« Est-ce pour nous, Seigneur, que vous avez fait la nuit si profonde et si belle ? Est-ce pour moi ? L’air est tiède et par ma fenêtre ouverte la lune entre et j’écoute le silence immense des cieux. O confuse adoration de la création tout entière où fond mon cœur dans une extase sans paroles. Je ne peux plus prier qu’éperdument. S’il est une limitation dans l’amour, elle n’est pas de Vous, mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon amour paraisse aux yeux des hommes, oh ! Dites-moi qu’aux vôtres il est saint. »
« Dans quelle abominable nuit je plonge ! Pitié, Seigneur, pitié ! Je renonce à l’aimer, mais, Vous, ne permettez pas qu’elle meure ! »
Il en est de même pour la signification du sourire. Polysémique…
« Un sourire qui semblait ruisseler de ses yeux sur son visage comme des larmes, et près de quoi la vulgaire joie des autres m’offensait. Elle ne se mêlait pas à la joie. »
La fin du livre montre la stérilité d’un amour qui ne peut se donner, entre le vieux pasteur marié et Gertrude. La stérilité finale du pasteur qui n’a pas su laisser son fils Jacques aimer Gertrude, sa propre cécité par rapport à ses sentiments et ceux des autres, font contraste avec la capacité de Gertrude à comprendre le monde. La double conversion de Gertrude et de Jacques, le fils du pasteur, le fait qu’elle meurt et lui rentre dans les ordres renforcent l’impact de cette stérilité, aussi spirituelle :
« J’aurais voulu pleurer, mais je sentais mon cœur plus aride que le désert. »
Jean-Youri