Musastrales, tel est le nom du blog où vous trouverez mes récits de voyages, les petits et grands événements de ma vie, mais aussi les textes de mes oeuvres, des livres et poèmes aimés, et les étapes dans ma recherche de la sagesse.
Pilote de guerre d’Antoine de Saint-Exupéry
L’auteur du Petit Prince, de Courrier sud, de Vol de nuit… a écrit un autre trésor : Pilote de guerre.
Il est difficile de parler de la guerre, de ses horreurs et de l’humiliation de la défaite. La force de Saint Exupéry est de montrer cela avec pudeur et amour : amour de l’homme, amour du pays. L’honneur, ce devoir de combattre même lorsque tous ont compris la vanité de cette lutte alors que tout, autour d’eux, montre la défaite et la désorganisation.
La période rendait plus difficile d’être simplement patriote sans faire de politique. Pétainistes, maréchalistes, vichystes, communistes, gaullistes, giraudistes… Les nuances étaient nombreuses mais les camps violement opposés. Le patriotisme se définit comme l’amour de son pays, non comme la haine de l’opposant ou de l’étranger. Connaître cela, le dire en cette période, rend encore plus vivante l’émotion livrée par ce texte.
La bataille de France tue, alors même que tous la savent perdue. Saint-Exupéry, pilote pour la reconnaissance aérienne, continue d’effectuer ses missions, à chaque fois plus périlleuse. Les amis partent en vol, ne reviennent pas… Ce vol au dessus de la France en guerre c’est celui d’un homme aimant son pays, ses habitants, survolant l’un et les autres… La dimension de ce livre est conférée par sa grande beauté littéraire, sa fluidité dans le style, son humanité touchante, l’accent même de la vérité et son ascension vers le spirituel…
Dès les premières pages, il refuse le statut de héros, de maître à penser :
« Et ce n’est pas que je ne pense sur la guerre, sur la mort, sur le sacrifice, sur la France, tout autre chose, mais je manque de concept directeur, de langage clair. Je pense par contradictions. Ma vérité est en morceaux, et je ne puis que les considérer l’un après l’autre. Si je suis vivant, j’attendrai la nuit pour réfléchir. La nuit bien-aimée. La nuit, la raison dort, et simplement les choses sont. Celles qui importent véritablement reprennent leur forme, survivent aux destructions des analyses du jour. L’homme renoue ses morceaux et redevient arbre calme.
Le jour est aux scènes de ménage, mais la nuit, celui-là qui s’est disputé retrouve l’Amour. Car l’amour est plus grand que ce vent de paroles. Et l’homme s’accoude à sa fenêtre, sous les étoiles, de nouveau responsable des enfants qui dorment, du pain à venir, du sommeil de l’épouse qui repose là, tellement fragile et délicat et passagère. L’amour, on ne le discute pas. Il est. »
Plus tard, dans l’avancée du vol, d’autres réflexions…
« Alors peut-être contemplerai-je ce qui ne porte point de nom. J’aurai marché comme un aveugle que ses paumes ont conduit vers le feu. Il ne saurait pas le décrire et cependant il l’a trouvé. Ainsi, peut-être, se montrera ce qu’il convient de protéger, ce qui ne se voit point, mais dure, à la façon d’une braise, sous la cendre des nuits de village. »
Dans l’avancée du vol et des pages…
« Aucune circonstance ne réveille en nous un étranger dont nous n’aurions rien soupçonné. Vivre, c’est naître lentement. Il serait un peu trop aisé d’emprunter des âmes toutes faites !
Une illumination soudaine semble parfois faire bifurquer une destinée. Mais l’illumination n’est que la vision soudaine, par l’Esprit, d’une route longuement préparée. J’ai appris lentement la grammaire. On m’a exercé à la syntaxe. On a éveillé mes sentiments. Et voilà brusquement qu’un poème me frappe au cœur. »
Le sens du combat, du sacrifice
« Ton fils est pris dans l’incendie ? Tu le sauveras ! On ne peut pas te retenir ! Tu brûles ! Tu t’en moques bien. Tu laisses ces hardes de chair en gage à qui les veut. Tu découvres que tu ne tenais point à ce qui t’importait si fort. Tu vendrais, s’il est un obstacle, ton épaule pour le luxe d’un coup d’épaule ! Tu loges dans ton acte même. Ton acte, c’est toi. Tu ne te trouves plus ailleurs ! Ton corps est de toi, il n’est plus toi. Tu vas frapper. Nul ne te maîtrisera en te menaçant dans ton corps. Toi ? C’est la mort de l’ennemi. Toi ? C’est le sauvetage de ton fils. Tu t’échanges. Et tu n’éprouves pas le sentiment de perdre à l’échange. Tes membres ? Des outils.»
Saint-Exupéry dînant chez des paysans. Il pense alors au blé –et comment nous même ne penserions nous pas au blé d’or, couleur des cheveux du Petit Prince, tout comme à l’eucharistie.
« Le coup de vent qui circulera sur la moisson ressemblera toujours à un coup de vent sur la mer. Mais le coup de vent sur la moisson, s’il nous paraît plus ample encore, c’est qu’il recense, en le déroulant, un patrimoine. Il est caresse à une épouse, main pacifique dans une chevelure.
Ce blé, demain, aura changé. Le blé est autre chose qu’un aliment charnel. Nourrir l’homme ce n’est point engraisser un bétail. Le pain joue tant de rôles ! Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, un instrument de la communauté des hommes, à cause du pain à rompre ensemble. Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, l’image de la grandeur du travail, à cause du pain à gagner à la sueur du front. Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, le véhicule essentiel de la pitié, à cause du pain que l’on distribue aux heures de misère. La saveur du pain partagé n’a point d’égale. Or voici que tout le pouvoir de cet aliment spirituel qui naîtra de ce champ de blé, est en péril. […] le pain, demain peut-être, n’alimentera plus la même lumière des regards. Il en est du pain comme de l’huile des lampes à huile. Elle se change en lumière.»
«Je me suis battu pour préserver la qualité d’une lumière, bien plus encore que pour sauver la nourriture des corps. Je me suis battu pour le rayonnement particulier en quoi se transfigure le pain dans les maisons de chez moi. Ce qui m’émeut d’abord, de cette petite fille secrète, c’est l’écorce immatérielle. C’est je ne sais quel lien entre les lignes d’un visage. C’est le poème lu sur la page – et non la page. »
J’ai transcrits de longs extraits, mais cela est peu. La beauté du livre est telle, qu’il faudrait tout copier, et pour vous… tout lire…
Jean-Youri