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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 14:54

 

 

 

DORIAN ET LE MIROIR D’ARGENT

 

 

Dédicacé à l’ornithorynque.

 

 

PETIT DEJEUNER

 

Fixant en grimaçant le trop grand miroir devant lui, Dorian se faisait tout aussi soucieux que joueur.

 

« Hum » souffla-t-il en pinçant son ventre « J’ai la peau qui ventripouille et qui pendouille, et j’ai l’ego qui dérouille ! »

 

Le jeune homme séducteur se détourna du miroir en pied, enfila ses vêtements en vitesse, puis se dirigea vers la cuisine.

 

Chaque jour depuis quelques mois le supplicié avait décidé de s’amuser de ses problèmes. « Un ventre trop plein, un portefeuille trop maigre. Il faut équilibrer tout cela ! ». Ouvrant d’un geste gracieux la porte de son réfrigérateur il fixa les rares produits, calcula les apports en lipides et le coût en liquide, puis la referma.

 

Se préparant à partir au travail, il ajusta avec talent la manche trouée de son pull pour que le trou soit invisible. L’écharpe nouée autour de son cou lui donnait un air désinvolte en virevoltant sur son col de chemise. Passant les doigts dans ses cheveux un peu trop long faute de se rendre au salon de coiffure « On coupe dans le budget, on ne coupe pas les cheveux, sauf en quatre cela va de soi ! » Dorian ajusta quelques épis rebelles.

 

« Et maintenant, à la conquête du monde ! » dit-il dans le vent glacé de la rue. L’amateur de café partit vers son lieu de travail, le visage rieur en songeant au liquide brûlant et sucré.

 

 

 

 

DEJEUNER

 

 

Les temps de pause café étaient rares et le petit-déjeuner lointain. Cependant, alors que les collègues de travail se rendaient en discutant à la cantine, Dorian restait seul dans sa salle de travail.

 

Lorsque les couloirs se furent intégralement vidés, il partit en trottinant, guilleret, vers le coin café en salle de repos. La machine cyclopéenne tenait tout un coin de la salle.

 

Les pièces dévalèrent bruyamment après avoir été introduite dans la fente. Le café long sucré remplit le gobelet avec lenteur. Puis Dorian s’en saisit et le porta immédiatement à ses narines, savourant l’odeur ; à ses lèvres, goûtant sa chaleur puis son arôme ; à son estomac, apportant sucres et caféines pour tenir toute la journée. Les petites gorgées se succédèrent, incendiant les papilles.

« Que c’est mauvais par rapport à mon café maison »  pensa Dorian en poussant un soupir de volupté.

Tempus fugit. La dernière gorgée savourée il fallait bien revenir au travail. Dorian inspira fortement des narines pour chasser une peur récurrente, entendre son ventre gargouiller en présence de collègues, surtout les collègues féminines, et surtout les belles collègues aux yeux de biches, à la bouche pulpeuse et aux oreilles indiscrètes ! Un pain au lait tiré du paquet interminable vendu 0,99 centime d’euro à Aldi connaîtrait en conséquence différentes phases de guillotinage cannibalisant tout au long de la journée. L’acquisition de tickets repas, chers et nombreux, n’était pas possible alors que le portefeuille vivait une phase de réincarnation en crêpe extra plate.

 

 

DINER :

 

Les lumières du soir dansaient,  glissant en ombres et en ors du réverbère jusqu’au trottoir. Dans son bureau un lait chaud au miel fumait doucement, réchauffant la pièce et les doigts de Dorian.

 

« Comment faire pour trouver de l’argent ? »

 

Pianotant sur son clavier, il tentait de répondre aux concours en lignes dont les prix comportaient de l’argent ou des produits alimentaires. Il réfléchissait toujours à un statut d’auto-entrepreneur, mais pour faire quoi ? Donner des cours de drague en ligne ? Apprendre à trier les chaussettes en fonction du nombre de trous ? Ou encore comment transformer ses chaussettes trouées en marionnettes ?

 

Dorian avait fini son sandwich au pain et à la moutarde. Cette alliance forte relevait le riz et les pâtes quotidiens. Le soir les boissons succéderaient aux boissons, pour tromper sa faim. Les chiffres du compte en ligne sous les yeux Dorian soupira. Puis inspira et se plongea dans de nouveaux projets : Pourquoi ne pas vendre son corps à des nuées de belles Asiatiques torrides désireuses de découvrir les délices des French Lovers… ? Un sourire aux lèvres, Dorian se mit à rêver.

 

 

 

 

HORS D’ŒUVRE

 

Les gens passaient, sans s’arrêter devant l’éclat lumineux. De petite taille mais brillante au soleil, le centime d’euro souriait de tout son visage de Marianne. Le coup d’œil du marcheur dédaignait la trop petite somme. Arrivé sans se presser, Dorian répondit au sourire de Marianne en se penchant pour ramasser la piécette.  « La drague coûte cher. Inviter à prendre un café, au restaurant, offrir un bouquet de roses aussi rouge que la passion et les lèvres de la DamePlus que 360 000 piécettes ramassées et je retourne à la conquête des corps zaaaardents ! » confia-t-il à la belle républicaine. Ainsi pensait Dorian, avec espoir et humour, voyant dans le ciel bleu et lumineux au-dessus de lui une promesse et une patrie.

 

 

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 14:25

 

 

 

 

 

 

Prostré.

Recroquevillé.

Une boule où les bras enserrent les jambes, tête sur les genoux, les cheveux comme un voile sur le visage invisible, noyé. Des soubresauts, des gémissements… Le corps qui hoquette sous les sanglots.

Une boule.

Prostré.

 

Là, toute une nuit.

 

 

Et le lendemain, devoir faire face à la vie.

 

 

 

C’est le lendemain que vint Dorian.

 

Il se tint là, debout devant moi… L’ombre atteignait mon corps. Je ne voulu pas relever la tête.

 

« Bonjour, je croyais avoir verrouillé la porte. » grommelais-je avec mauvaise grâce.

« Elle l’est toujours. Je te dois le prix d’un carreau : celui de la porte du fond. » répondit de façon enjouée Dorian.

Sans ajouter un mot il s’assit sur le sol à mes côtés, s’accolant à mon dos. Un instant, nous fûmes comme une statue de Janus : deux visages sur un même corps, pleurant et riant à la fois.

« Dorian » commençais-je en soufflant… Mais je n’avais pas la volonté de continuer.

 

« Hier, tu n’es pas venu. Et avant-hier tu fus comme un fantôme. Fantôme à la mode gothique, il faut l’avouer, tout habillé de noir de la chemise à la chaussette. Je me suis demandé si ton caleçon aussi était noir ! Je peux regarder aujourd’hui ? »

 

Je grognais une réponse, la plus polie possible, en évitant les r à la fin de « grrrrrrrrrrrrrrrrr »

 

« Ta conversation a gagné en longueur dis donc !»

 

Je ne répondis plus. Je tassais un peu plus mon corps, jambes contre ventre, et attendit qu’il s’en aille.

 

« Je ne partirais pas, si c’est cela que tu attends, poète. Je ne partirais pas car c’est ma place ici, auprès de toi, quand tu n’es pas bien. Tu étais là pour moi dans mes larmes, je suis là pour toi dans tes pleurs. »

 

 

« Je…voudrais… être… seul »

 

Une phrase lente, un mot haché, puis un autre. Mot où chaque syllabe traîne avant de mourir.

 

« Tu es seul ! Tu es seul tant que ta douleur t’empêche de t’ouvrir aux autres. Ce n’est pas le nombre de personnes autour de toi qui crée la solitude, mais la présence ou l’absence de liens et d’ouvertures avec les autres. La solitude est entrée en toi avec le deuil, et revient chaque fois que tu pleures en silence. »

 

Je me tournais vers lui, surpris. Il répondit par un regard qui voulait se visser au mien.

 

« Il n’est pas difficile de savoir pourquoi tu agis ainsi. Les photographies sur les murs indiquent qui est présent dans ton cœur, mais aussi quelle absence te ronge de l’intérieur. »

 

Dorian inclina la tête et me regarda en souriant.

 

« Tu es poète, et bien que tu désires le sceller au reste du monde et parfois à toi-même, tu es sensible. Ton âme vit comme vibre la corde d’une harpe : vivante, belle et douloureuse. Tu l’as écrit. »

 

« Parles moi » ordonna-t-il presque après un silence.

 

« Elle » commençais-je. Mes yeux me brûlèrent et je me tus.

 

Je sentis une main sur mon épaule, une chaleur rassurante là où ma chair était durcie par le froid.

 

« Les sentiments… Pendant des années, de la fin de l’adolescence à l’âge adulte, j’ai cru maîtriser puis dominer mes sentiments. Ils ne me réservaient plus de surprises. Face à telle situation je connaissais mes réactions, les anticipaient avant de leur mettre une confortable muselière. Puis, « ça », est arrivé, et je n’ai plus rien compris. 

            Le coup de téléphone. On ne voulait pas me dire, mais me laisser deviner l’horreur. J’apparaissais si calme… J’étais hébété. Je ne pouvais pas comprendre sa disparition. Puis le sanglot qui déchire, l’intérieur qui frappe, qui veut sortir, surgir, s’éventrer et exploser. Des hoquets de pleurs violents, désarticulant le corps. Les yeux incendiés de larmes, griffés, l’acide creusant ses sillons sur tout le visage. J’étais fou. Je suis seul… 

            On reste seul après le deuil. Le soleil est unique. L’être aimé est unique. Et tout est nuit quand il a disparu. Comment en parler ? Les sentiments sont une tarte à la crème dans ce monde minuté par et pour le travail ! Il ne faut pas dépasser les limites émotionnelles prescrites par les conventions, au risque sinon de la camisole chimique et son avalanche de médicaments. »

 

Dorian ne disait rien. Je sentais sa main toujours posée sur mon épaule. Je ne le regardais pas.

 

« Le temps n’apaise pas la douleur. L’expérience nous apprend à vivre avec cette souffrance, comme naguère un « gueule cassé» sans son visage. La douleur est tapie, surprend, frappe, se retire puis revient. Pas de règles avec elle. Pas de muselières… J’ai cru un jour l’avoir maîtrisé. L’illusion s’est évanouie.

            Parfois, j’ai l’impression d’être réglé comme une femme : tous les mois, à la date anniversaire, « ça » s’ouvre, souffre et pleure. Et tous les ans… »

 

Je frissonnais et voulu me taire. Dorian calculait. Il restait un mois.

« Tu sais, poète, d’autres ont vécu cela… » Il s’interrompit soudainement.

 

« Tarte à la crème » dîmes nous au même moment.

 

« C’est comme un catalogue, mais un catalogue faux car vivant. » Cette fois-ci je regardais Dorian tout en lui parlant.

 

« Chaque deuil fait revivre les autres. C’est comme un rêve qui se souviendrait d’un autre rêve oublié lorsqu’on est éveillé. Je croyais connaître ce qui est ressenti lors d’une telle situation. Je le croyais car la détresse s’était insinuée en moi autrefois, pour d’autres deuils. L’affliction, la tristesse, la mort des joies et des plaisirs de vivre. La souffrance qui mord jusqu’au cri.

            Cela peut être la tristesse, les larmes, l’intimité d’un deuil partagé avec sa famille.

            Autre : la détresse, la souffrance qui crie, qui crisse, qui nous brise comme un cristal. Il faut reconstruire. Une part de nous-même a disparu avec l’être aimé.

            Ou le désespoir… L’affliction, la détresse, sont connus de tous ceux qui ont vécu un deuil. Le désespoir concerne ceux qui sont morts avec un deuil.

           

            Le désespoir.

 

C’est comme tomber dans le vide, sans haut, sans bas, ni devant ou derrière.

Tomber dans l’immobile.

Chuter dans le néant.

 

Il ne reste que l’écorce de l’âme. Tout a été dévoré par la douleur…

 

…L’âme comme digérée. Vie dévorée.

 

La conscience devenue acide brûlant.

           

Tout son être a disparu.

            Il ne reste que la conscience, sous forme de souffrance,

                        Pure,

 

                                   Intense,

 

                                         Il ne reste que cela et le vide en moi.

 

Une béance : le désespoir. »

 

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30 octobre 2010 6 30 /10 /octobre /2010 23:39

 

 

Les doutes de Dorian : qu’est-ce que l’amitié ?

 

Dorian me fixait. Si j’avais été une fille et si Dorian n’exhalait pas des phéromones mâles d’une surpuissance virile jusqu’à la caricature, je me serais fait des idées.

« Poète », dit-il enfin d’une voix blanche « Sommes-nous des amis ? »

 

J’étais dans son salon, buvant mon thé préféré dans la demeure de cet éternel adepte du café. Je regardais monter les volutes du thé vert en laissant lentement s’élargir mon sourire.

« Les faits parlent d’eux-mêmes. Nous sommes côtes à côtes et nous ouvrons nos cœurs à l’autre pour comprendre et guérir nos doutes. Est-ce la peine d’ajouter des étiquettes à ces faits vécus et ressentis chaque jour ? »

 

 

« Nous sommes côtes à côtes, nous sommes présents l’un pour l’autre… Mais est-ce différent de la camaraderie ? Les copains bouffent du pain ensemble, ils ne sont pas pour autant des boulangers si tu me suis… »

A vrai dire, sa métaphore éveillait mon attention mais n’éclaircissait pas sa pensée.

« Poète, si soudainement nous déménagions l’un à Tombouctou et l’autre à Singapour, serions nous encore amis malgré l’impossibilité de se retrouver côte à côte ? La proximité entre deux amis n’est-elle pas qu’un compagnonnage, un bout de route fait ensemble pendant quelques heures où l’on ne se voit pas vieillir ! »

 

« Dorian, tu te demandes si l’amitié existe ? »

 

« A qui d’autres qu’à un poète puis-je poser la question ? On vous prête le pouvoir de regarder les choses aussi invisibles que les sentiments ! » Il marchait de long en large dans son salon. Sa carrure d’athlète dépassait les meubles bas de la pièce. Ses épaules larges voûtées, ses bras tantôt en l’air tantôt abaissés… L’excitation de Dorian était sensible. Je regardais la ligne de ses épaules, distinguant l’inhabituelle voussure, les bras s’agitant à l’instar de vagues agitées par de vaines colères. Son visage se voulait impassible, mais ses lèvres trop blanches s’étiraient en plis amers. Je me levais et voulu le prendre dans mes bras.

 

« Dorian, que ressens-tu ? Que t’arrive-t-il ? »

 

« Poète, si l’amitié n’existe pas et si l’amour est aussi éphémère, alors l’Homme est condamné à la solitude ou à l’illusion ! »

 

Il s’assit. Et ne me regarda plus. Il fixa ses mains et attendit mes paroles.

 

« J’ignore ce qui te tourmente, Dorian, et tu ne veux pas m’en parler directement. Mais voici ta réponse… »

 

Je le pris simplement dans mes bras, comme pour un enfant. Lorsque le cœur est blessé, c’est souvent notre âme d’enfant qui souffre.

 

Petit à petit, je le sentis redevenir le Dorian sûr de lui, conquérant, imposant à son habitude.

 

« N’en profites pas, coquine… » Dit-il en trainaillant sur le dernier mot. Devant mon sursaut involontaire il se mit à rire.

 

Dorian se dégagea, un peu gêné malgré tout devant sa faiblesse inhabituelle.

 

Pour éviter les poncifs je voulu citer Francis Bacon « « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines » N’est-ce pas là une définition des effets de l’amitié ? »

 

« Oui, en théorie » Dorian se mit à sourire. « C’est le cas pour l’amitié vraie qui est l’amitié idéale… Mais elle n’existe pas ! Elle n’existe pas car les êtres humains ne sont pas idéaux. J’ai lu les livres que tu m’as prêtés, poète. D’autres encore… Malheureusement pour moi j’ai fait comme toi : je n’ai pas lu les lettres, mais les pensées dévoilées… « Les amis font plus de mal que les ennemis, parce qu’on ne s’en méfie point. » Et j’ai reconnu ce que j’ai vécu. Toi aussi n’est-ce pas ?»

 

Spontanément, stupidement, je tentais une dénégation.

 

« Sois honnête, poète. Tu n’as jamais su mentir. Et j’entends ta voix se voiler… »

 

 Je repris la parole malgré moi, parce que je n’avais jamais su me mentir à moi-même. L’impression de froid qui étreignait Dorian m’envahit soudain.

« Parfois nous affrontons des épreuves, et nous sommes seuls ! Parfois ce sont des joies immenses éprouvées. Mais malgré ce que l’on vit alors, dans son cœur on ressent un sentiment étrange de solitude, comme une fleur vénéneuse au sein de soi…  Cette souffrance c’est l’amitié qui nous fait défaut… »

 

Dorian reprit, lentement, d’une voix glacée.

« Oui poète, toi aussi tu songes à ce jeune père. Il aurait voulu partager avec ses amis la joie provoquée par la naissance de ses enfants. Mais il était seul. Il resta seul malgré l’amour de sa famille. Son épouse recevait chaque jour un coup de téléphone, une lettre, d’innombrables marques d’attention de la part de ses amis et de sa famille. Et lui, son meilleur ami et sa meilleure amie ne lui donnait pas signe de vie. Rien. Le silence et l’absence… Et le froid de la solitude l’envahit. »

 

Je me posais la question, comme pour moi-même.

« Alors, si cela revient à souffrir d’ouvrir son cœur à l’amitié, faut-il aimer ? »

Je comprenais désormais Dorian. Pour lui, nier l’amitié aurait représenté se protéger. Pour moi aussi sans doute. Et la tentation existait… Me renfermer dans les livres, mes amis de toujours. Me replier sur ma famille.

 

« Dorian, parfois nous doutons de l’amitié, et c’est une épreuve. Mais il en est d’autres où rien ne peut nous abattre car une force intérieure nous vient de l’extérieur, de nos amis qui nous soutiennent. On ressent en soi l’amitié : c’est comme un pilier. »

 

« Poète, tu n’as répondu à ta propre question ! »

 

« Avec toi il est impossible de rester dans les réponses conventionnelles, usagées, rabâchées parce que ressenties par des générations avant nous. » Dorian me fixa durant ma réponse.

 

« Parce que je suis poète, je ne peux dire que ce que je vis en moi… L’amitié est une Foi en l’amour. Nous l’avons vécu, par l’amitié on éprouve de la douleur : les silences et toutes les autres formes de souffrance. Mais la cause est une forme d’égoïsme dans l’amitié : parce qu’on aime on espère être aimé ! Il faut donner de l’amour sans espoir, sans volonté de retour. Il ne s’agit pas d’éviter ainsi les douleurs liées aux illusions d’une amitié partagée. L’amitié est un don qui est aussi pardon. Ce dernier n’a pas besoin d’être formulé pour être accordé… Il s’agit simplement de vivre l’amitié : car l’amitié est un don où l’on s’expose à souffrir mais qui rend vivant les sentiments»

 

 

J’entourais à nouveau Dorian de mes bras. Et, sans savoir l’évènement qui l’avait tourmenté, je me surpris à pleurer avec lui.

 

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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 22:24

L’amitié impossible selon Dorian

 

Le visage hâlé et le regard sombre et profond, Dorian plaisait aux femmes. Sa carrure d’athlète le rendait presque trop grand pour la terrasse du café. Le breuvage sombre et fumant semblait inviter à le contempler, à devenir muet et attentif à son plaisir.

            Je repliais mes jambes trop longues sous ma chaise pour être plus à l’aise. La discussion s’animait. Dorian parlait avec conviction, citait son exemple.

 

« Les femmes et les hommes ne peuvent être amis. Un jour une pensée, obscène, s’impose dans nos têtes : celle du lit ! » Martelait-il.

« Je ne crois pas à la condamnation du coït ! Le corps et le cœur peuvent se parler, se répondre, sans pour autant transformer les lois biologiques en lois martiales. Deux êtres de sexe différents peuvent s’aimer sans se désirer, êtres amis et trouver plaisir à leurs compagnies sans jeux sexuels. »  Notre discussion n’avançait pas.

 

Dorian se leva. Tout son corps immense emplissait la petite terrasse. Son beuglement retentit au rythme de la rotation de son corps sur lui-même.

 

« Regarde autour de toi… Là, un vieux chauve, le corps décrépi et à deux doigts de la tombe mate avec insistance le jeunette au corsage largement échancrée à une table plus loin. Ici, le mari souriant à son épouse regarde les jambes de la femme en face de lui dès que sa femme tourne la tête… »

Un bruit de claque retentit aussitôt mais Dorian n’y prêta pas attention.

« Et là, là, tu vois ces adolescents en ruts qui consomment bières sur bières. Ils arborent des pectoraux qui deviendront dans dix ans une chair  vineuse et nauséabonde. En attendant ils sifflent les filles et jouent les bellâtres. Tous, moi compris, nous pensons toutes les trente secondes au sexe. Comment en serait-il autrement ? »

Des hoquets d’indignation s’élevèrent mais cessèrent presque aussitôt au regard de la taille et des muscles de mon compagnon.

 

« Tu vois la réalité, mais seulement la partie que tu acceptes de regarder Dorian. Plus loin, dans ce parc que nous avons traversé, une mère serrait son enfant contre elle, un père jouait avec sa fille… Tous ces instants, toutes ces images, nous n’y accordons pas d’attention et pourtant ils sont notre quotidien. Pour un homme en chasse d’un corps féminin, ces visions là sont écartées, mais elles existent. Il en est de même pour l’amitié entre homme et femme. Elle existe car nous ne sommes pas que chairs. Nous avons des sentiments. Nous sommes capables d’amitié, pas seulement de désir… »

 

Dorian se rassit avec rage. La chaise gémit mais ne rompit pas.

« Ecoute poète. Si je mets ton corps nu masculin contre un corps nu féminin, tout ami que tu sois tu ne resteras pas insensible. »

 

« Si on agit contre ma volonté première, cela serait un viol. Nous ne sommes pas que des êtres de désir, mais aussi de douleurs. Des situations comme celle que tu décris ne peuvent que nous blesser intérieurement en nous réduisant à être des objets. Je ne suis pas, je n’accepte pas, je ne veux pas être une… viande à plaisir » continuais-je avec un dégoût involontaire.

 

« Pourquoi refuser ton corps ! Il t’appartient ! Il n’est même pas trop mal foutu. Drague, apprécie la vie. Le corps des filles tu te rendras compte que c’est comme le gruyère, on préfère le manger plutôt que le regarder. » Dorian finit sa phrase en passant une langue gourmande sur ses lèvres rouges et pleines.

 

« Je suis conscient de cela. Je cherche simplement à te dire qu’il existe une pluralité de sentiments. L’amour se décompose en amour filial, fraternel, maternel, conjugal… que sais-je encore ? On peut-être frère et fils, père et époux, ami aussi. On ne désire pas toutes les femmes. Le complexe d’Œdipe ne vit qu’un temps ! »

 

Pour la première fois Dorian parut ébranlé.

 

« Mais supposons que cela soit vrai, n’est-ce pas que de la théorie dans le cas des amis ? Car jamais je n’ai eu d’amies avec qui je n’ai eu envie de coucher ! »

 

« Dorian, pour que dans l’amitié il n’y ait pas d’ambigüité, il faut que les deux personnes n’ait pas d’arrière pensées. Est-ce que cela déjà été ton cas ? »

 

Dorian ne répondit pas. Il grimaça puis but son café froid. Une morsure glacée parcouru ses lèvres comme un baiser imaginé. Un frisson, un regret…

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