Textes lus

Samedi 25 mars 2006

 

Affûts, poèmes de Charles Juliet

               Etranges poèmes, sans rimes mais sonores, où l’idée colore. Etrange sensation : l’homme est parfois cet objet de la nature : l’arbre. Le poète est aussi ce sentiment qui a faim de sentiment. Les mots risquent l’échec devant l’illumination première de l’essence ou de la chose à décrire.

 

 

 

            Est-ce pour cela que le poète est lui-même la chose qu’il décrit : 

« Je suis ces pierres dans ma main ».

            Il en est de même en matière de fusion intime, me semble-t-il.

            Au niveau du style : jeu des places des mots, comme imbriqués, déplacés, confrontés. Les césures et rejets pourtant, plus que la place des mots, font sens.

            La femme est terre. La femme est chair : en sa présence, par son absence. La sensualité est force de fécondation. L’union, coexistence entre la femme et l’homme-enfant dans une gestation à rebours, dont le ferment est la nostalgie, et la force : la forge des mots.

 

            La métaphore est parfois trop évidente. La sexualité apparaît ainsi crûment. La licence poétique prend ainsi tout son sens ambigu. Un extrait de poème indique le sens de cette licence (lit-sens ?) :

        « et laisse le sang 

         et les sauvages 

         puissances du sexe 

         te laver »

 

            En dehors de ces passages, l’ensemble est vibrant de matière intérieure, de matrice à intérioriser. Les poèmes sont beaux,et incite à méditer…

            Voici un extrait de poème, peut-être éponyme du recueil !

        

 « ces instants

où l’être 

est cette aube

à l’affût

 

où tu perçois soudain

  ton silence

 

où la voix 

 se risque

bribe à bribe 

 

où une onde 

 te rassemble 

te maintenant déployé. »       

    

 

 

          Jean-Youri

                                              

 

 

 

 

 

Par Jean-Youri
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Lundi 27 mars 2006

 

Trouver la source, de Charles Juliet

 

             Trouver la source, de - et sur - Charles Juliet, est un livret. Livret composite relatant à travers de courts textes, des interviews, des notes, les pensées, la sensibilité, l’itinéraire et le travail intérieur de l’écrivain et poète : trouver la matière des mots exprimant la pensée, laisser parler la voix intérieure. 

             Les livres tant aimés sont cités, comme des amis : accompagnant la réflexion, la recherche, mais surtout livrant des révélations sur soi-même, et  permettant de découvrir cette compassion vivante en soi.

             Résumé par lui-même de sa vie, de sa vocation :

 « Depuis mon adolescence, je ne vivais que pour la littérature et pour l’art. Au début, une passion clandestine, vécue dans la honte. Puis un jour, alors que je poursuivais des études de médecine, j’avais décidé – en toute inconscience – e les abandonner. Avec un seul but : me livrer à ma passion, tenter de devenir un écrivain. »

 

 

 

            Il ne révèle pas ici les quinze années de doute, où, soutenu par sa femme, il se consacre à sa passion : l’écriture.

             Citation :

            « En tumulte, toutes ces années passées affluent : la solitude, le manque d’argent, les orgies de lecture, le enthousiasmes, mon inextricable confusion, l’impossibilité d’écrire alors que j’en éprouve le plu torturant des besoins, les blessures infligées par certains membres de la famille, les périodes de découragement, les coups de couteau de la haine de soi, quelques passionnantes rencontres, les échecs renouvelés, les instants de ferveur, mais surtout l’ennui l’ennui l’ennui, le regret de n’être pas un médecin, la persistante impression que je me suis engagé dans une aventure insensée, que j’ai gâché ma vie, une foi en l’art que me pires moments de détresse ne pouvaient ébrécher, l’implacable durée de ce temps d’apprentissage dont je ne savais s’il déboucherait un jour sur une réalisation digne d’intérêt, la stricte discipline de vie que m’imposait ma fragilité, la lassitude résultant de l’interminable attente, l’auto-dérision, le manque d’ambition sociale, la compréhension de ma compagne… »

                 Charles Juliet déplore les années lentes, celles de maturation.          

« Lentes, Ô combien lentes et sombres et solitaires ces années de nécessaire et difficile maturation. Endurer tant et tant de jours où s’affrontaient en moi l’irrépressible besoin d’écrire et l’impossibilité de prendre le plume. »

 

 

              L’auteur raconte combien l’excès d’émotion l’a empêché de lire Rimbaud, et combien les reflets indirects de son œuvre l’ont pourtant nourri…

             Poèmes, extraits des journaux, en phrases brèves et lumineuses Charles Juliet se dégage du moi pour arriver au vrai.

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Youri                        

 

Par Jean-Youri
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Jeudi 13 avril 2006

 

           

            Le regard du poète s'illumine du regard de la lune. Youri Jivago, l'héros du grand poète et romancier russe Boris Pasternak, est ce poète.

 

Le Docteur Jivago

        L'histoire conte la vie du poète romantique russe Youri Jivago. Les troubles de la période révolutionnaire sont comme d'étranges répliques au drame profondément humain d'amour et de sentiments vécus par le poète et son aimée : Lara. 

 

L'histoire est résumée comme suit :

"Né dans une riche famille de Moscou, orphelin de bonne heure. Iouri Andréiévitch Jivago étudie la médecine et se marie avec Antonia, une amie d'enfance. Lara est une "petite fille d'un autre milieu", qui s'arrache à l'emprise du séduisant protecteur de sa mère pour se refaire une vie droite.

 

Parallèlement se prépare l'explosion révolutionnaire qui, avec la guerre, va orienter leur existence. Iouri et lara s'étaient déjà croisés sans se connaître. ils se rencontrent dans un hôpital et Iouri s'éprend de Lara.

 

Réunis en 1917 par les hasards de la guerre civile, ils vivent un interlude de bonheur dont la fin brusquée brisera le docteur Jivago.

 

Telle est la trame de ce roman dense, à la fois fresque historique et fine analyse des êtres, une des meilleures oeuvres russes contemporaines. »

 

            Ce roman est une oeuvre de courage. Publié par Gallimard en 1958, il ne comporte pas les noms des traducteurs. Quatre ans à peine après la mort de "l'homme de fer" Staline, l'ouvrage -intrépide oeuvre de contestation - décrit le coeur et les événements affectant un homme dont l'histoire intérieure ressemble tant à celle de Boris Pasternak... Le livre est paru dans le monde libre. Une émission d'Alain Finkelkraut sur France Culture expliquait le tranfert des pages d'URSS en Europe libre, l'édition, la traduction du livre restée anonyme pour laisser la possibilité aux traducteurs de retourner dans la "Patrie du socialisme".

 

Une deuxième traduction est aujourd'hui parue. Boris Pasternak a obtenu le Prix Nobel de litérature en 1958, mais il ne pourra aller en Suède chercher son prix. Il n'aurait jamais pu retourner sur sa terre russe bien aimée...  

 

 

            Pour ceux qui n'ont pas le courage de lire ces 700 pages, le film est magnifique. Je regarde les deux.

 

Le film de David Lean a popularisé sous les traits d'Omar Shariff le regard brillant de Youri Jivago. Je crois m'être presque brûlé les yeux à force de regarder encore et encore ce film. Il est parfois différent du livre,  par souci de condenser l'épopée russe. La beauté tragique de la condition humaine est restituée avec génie (scènes de guerre, de combats et de révolution où la vie individuelle -même si elle niée par le régime - résiste à tous les tourments de l'Histoire). Le drame intérieur revêt une intensité rendant belle l'incroyable amour pour deux femmes, la sensibilité et l'honneur des êtres... Et l'amour de la terre russe...

 

 

            Amour de la littérature russe, de cette terre tant regardée à travers ses mots, et ses lettres semblables aux pousses de blé noir sur l'immensité du paysage -page. Le train la Flèche rouge nous conduit de Moscou à Saint-Pétersbourg. La nuit est noire et le sol et le ciel se confondent presque dans une immensité blanche à peine bleuie par les étoiles. Il est tard, tous sont épuisés et dorment... J'entends le souffle léger de Marie à mes côtés. Je suis à la fenêtre dans le cahot chuchotant du wagon. Sur moi, contre mon coeur, dans mes mains mon livre usé. Sous mon regard émerveillé alterne le paysage à peine éclairé et les pages du livre. Je l'avais entamé bien avant, en France. Je l'avais laissé à ce passage où Youri séjourne dans le train en partance vers la Sibérie.  Je lis. Encore une fois je vis. Mon coeur et mon corps sont étrangement soudé par mon esprit. Ce soir, dans ce train, je suis Youri... poète amoureux.

 

             La couverture est déchirée et les pages jaunies. Mon écriture constelle le livre. Sur la première page :

 « Dans les déchirures de nos êtres,

il y'a une révélation:

Aimer, c'est construire une porte dans son coeur. »

 Puis, à l'ultime feuille :

 

« Avant de lire ce livre j'étais un homme,  

Maintenant je suis un tout petit peu un ange.

J'ai construit une porte dans mon coeur. »

 

Saint-Pétersbourg, 14 février 2002. 

 

            Mon livre est ancien, annoté. Il vit et a ensemencé en moi. Les pages comportent des moments où vibrent la lumière et l'amour, ensemble... L'harmonie devient poésie. En voici quelques extraits :

 

 « Depuis son enfance, Iouri Andréiévitch aimait la forêt lorsque le soir elle est transpercée par le feu du couchant. A ces moments, il avait l'impression de se laisser lui aussi pénétrer par ces colonnes de lumière. Comme si l'esprit de vie entrait à flots dans sa poitrine, traversait tout son être et faisait jaillir des ailes de son dos. Tout adolescent se crée une image qui l'accompagnera toute sa vie, que plus tard il appellera son monde intérieur, sa personnalité. Cette image venait de renaître en lui avec sa force et son innocence primitives. C'est elle qui lui faisait voir dans la nature, dans la forêt, dans le couchant, dans tout le monde visible le visage immense et innocent d'une petite fille. "Lara!" chuchota-t-il, les yeux à demi fermés. Et ce murmure s'adressait à toute sa vie, à toute la terre, à tout ce qui s'étendait devant lui, à l'espace illuminé par le soleil. »

 

J'ai envie de recopier tant de passages du livre...  Je vous invite à le lire...

 

                      Jean-Youri

  

 

 

 

Par Jean-Youri
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Mardi 18 avril 2006

 

L'inattendu, roman de Charles Juliet

 

             Est-il possible de suivre le cours du temps, de saisir dans ses doigts l'eau fraîche et de la retenir ? Il faut la boire, la vivre, l'incorporer en soi. Ensuite, c'est la vie même- l'écriture et nos larmes- qui retrouveront les éclats de ce miroir liquide?

             Et dans le style ? Charles Juliet dans L'inattendu propose un travail intéressant. Son roman se décompose en plusieurs parties. Chacun d?entre elle retrace, par petites touches de vie, la progression de l'enfance à l'âge adulte.

             Le roman commence par une femme, la maîtresse de l'enfant, son institutrice. Et fini par une femme : son amante éloignée et retrouvée. De l'une à l'autre, le parcours d'une vie et d?une sensibilité. L'enfant trop émotif, vivant dans la crainte. L'enfant qui s'impose de vaincre ses peurs (natation...) et se propose des modèles...

             Lorsqu'il parle de l'enfant, au départ, Charles Juliet utilise la 3e personne du singulier, le pronom personnel : « il » comme si l'enfant parlait de lui-même. Puis, plus tard, des courts extraits, écrits avec force mais simplicité. Et, alors que l'enfant grandi en âge, ces extraits croissent en longueur. Lorsque vient l'adolescence et la période où il est enfant de troupe, ce sont les notes, brèves et clandestines, d'un carnet personnel. Puis l'âge d'homme. Le style est formé. Les phrases se succèdent, orchestrées comme une pensée d'adulte relatant sa propre vie.

             Les âges de la vie sont marqués par un sentiment dominant : la peur pour l'enfant, l'ennui et la faim pour l'adolescent enfant de troupe, la vacuité pour l'adulte au sortir de cette époque de formation, alors que s'annoncent les « années lentes ».

             Un enseignement fort est dévoilé en cet ouvrage, et par l'écho que les événements décrits ont en nous. Les souffrances imposées aux autres sont nos blessures intimes. Ainsi en est-il pour l'épisode de Pierrot, maltraité par ceux qui disposent de l'autorité ou de la force. Le narrateur, François, le perçoit sans peut-être le comprendre, car lui aussi a été exposé aux douleurs de l'existence.

             La femme. Aimée. Perdue. Séparée. Désirée. Adultère comme une soif ardente d'amour entre un adolescent et une épouse oppressée. Et la souffrance du mari qui se dévoile de façon inattendue. Double trahison de l'ami élevé comme un fils, et de l'épouse jalousée. L'inattendu est-ce l'auteur ou l'événement ? La réaction du mari qui se détourne face à sa souffrance intérieure, où l'excès de passion qui - en un instant court et long comme un baiser - brise le secret ?  

             Quelques extraits : description de sa mère adoptive :

« Face à elle, ce jour-là, je ne suis plus qu'un oeil fasciné qui absorbe voracement chacun de ses gestes, le mouvement de ses paupières, le moindre changement d'expression glissant sur son visage. Mais parfois, nos regards se croisent, à peine esquisse-t-elle alors l'ombre d'un sourire, et il y a en elle une telle gravité, une telle présence, une telle charge de vie, qu'il me faut fermer les yeux. [...]

             Elle est là. Dans la pénombre, près de la cheminée, le buste bien droit mais sans raideur, le chat sur ses genoux, les mains posées devant elle, mains tournées vers le haut, le visage empreint d'un équilibre souverain, la bouche large, les lèvres pleines, les cheveux blancs et drus, mal disciplinés, mais plus ou moins pris dans un chignon, et les yeux sombres, immenses, attentifs, graves et gais, doux, intenses.

 

 

             C'est dans cette cuisine emplie de ténèbres que depuis mon adolescence, j'ai connu mes seuls instants de répit. Pacifié par sa voix, son regard, son silence. »

 

 

 A la fin du livre, sur la femme aimée :

 

« Tout ce que tu m'as donné. Et mes regrets et mes remords de n'avoir pas perçu ce dont tu avais besoin. La vérité est que je n'ai pas su t'aimer. Je doute même de t'avoir dit une seule fois Je t'aime. Deux mots aussi usés, aussi faciles à prononcer, ils se refusaient à franchir mes lèvres. Ce qui me brûlait et me déchirait se tenait hors du langage, défiait toute possibilité d'expression, et je ne pouvais que garder le silence. L'amour, m'écrivais-tu, l'amour me déborde de toute parts. Je suis trop pauvre, trop démunie pour répondre à ce qu'il exige de moi. Toujours tu fus cette femme donnée qui aspire à donner toujours davantage. Cette grandeur en toi qui me renvoyait au peu que j'étais. Mais quand je me trouve trop décevant, c'est vers toi que revient ma pensée, sur ton exemple que je m'appuie pour me redresser. »

 

 

 

 

                         Jean-Youri

Par Jean-Youri
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Samedi 22 avril 2006

 

Ce pays du silence précédé de Trop ardente et l’Inexorable, poèmes de Charles Juliet

 

 

 

            A l’exemple de l’Affût les poèmes sont des brefs fragments, brindilles lumineuses se suivant et formant l’incendie d’un sens. Quelles clés pour comprendre, pour voir le sens ?

 Trop ardente

 

 

 

 

Qu’est-ce qui est trop ardente ? La faim.

 

« Trop ardente

 

la faim repousse  

 

ce qui pourrait l’apaiser »

 

Cette faim prend fin, peut-être, dans la délivrance poétique, dans l’acte de créer :

« nourris-toi

 

de ma faim

 

tu soulageras  

 

ma douleur »

 

 

La faim semble désigner la recherche du poète, son effort conscient et exigeant de l’esprit envers l’être. Au cours de la succession des poèmes, la faim laisse la place au naufrage : 

 

« Le naufrage

 

première porte  

 

de la connaissance »

 

 

 

« laisse la mer

 

t’arracher à la grève  

 

et t’abandonner

 

au cœur

 

de ses immensités. »

 

L’Inexorable

 

 

 

Là encore, qu’est-ce qui est inexorable ? N’est-ce pas la quête de la vérité intérieure… Il ne suffit pas d’être sincère pour être vrai et authentique. Dans cette suite de fragments le combat entre la lumière –l’exigence de vérité- et l’ombre –ce qui en soi se refuse à se dévoiler- est fort. 

 

« Je te fouillais  

 

et restais sourd

 

à tes gémissements

 

tu me détestais

 

te dérobais

 

m’appelais

 

l’ inexorable. »

 

L’inexorable exigence de savoir ce qui est en soi se révèle encore dans cette métaphore où joue l’opposition entre lumière et ignorance.

 

« là où cesse

 

ma lumière

 

commencent

 

les terres

 

de l’énigme ».

 

Ce pays du silence

 

 

 

            Cette contrée suscitant la  nostalgie est la maternité, le ventre qui porte l’enfant. L’enfant puis l’homme ne cesse de ressentir comme une sensation - liée à aucun souvenir – le manque… le désir d’être dans la jouissance première.

 

« Chassé du dedans  

 

            nu

 

            nu

 

            à jamais nu

 

            nu

 

le voici désormais voué 

 

au dehors

 

à l‘exil »

 

La comparaison vient à l’esprit, en rapprochant ce thème avec un autre cher au poète, celui de la sphère(-matrice ?), au début du recueil.

 

« ces déplacements

 

infimes

 

pour me situer

 

au centre

 

de cette sphère 

 

qui n’existe

 

que par moi. »

 

Puis, vient l’enfance

 

« ses joues saignent

 

coupées

 

par ses larmes

 

de pierre »

 

se succèdent la vocation du poète avec l’interpellation des choses demandant à exister par l’évocation des mots, les doutes et souffrances du poète devant sa création à formuler…

« particulier

 

étrange

 

un silence

 

te peuple

 

te grandit

 

te maintient

 

dans sa sphère ».

 

 

Le dernier ensemble de poèmes s’aventure dans les chemins de la création poétique.

 

 

« Qui vit dans l’ignorance de soi

 

n’a aucun accès à la connaissance. »

 

« Seul le regard qui s’inverse peut rencontrer cette lumière

 

que délivre la connaissance. »

 

« Ces mots qui naissent du silence continuent à lui appartenir.

 

Me gardent auprès de la source. »

 

« Les mots qui naissent de ma substance

 

me donnent à vivre ce qui sans eux

 

aurait croupi dans mes limbes. »

 

                        Jean-Youri

 

 

 

Par Jean-Youri
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Mardi 25 avril 2006

 

La parabole du Baobab.

 

 

 

Etude d'un passage du Petit Prince.

 

 

 

 

        L’enfance : période où les yeux s’ouvrent sur le monde, connaît des émerveillements. La lecture est le rêve devenu mots donnant vie à cet émerveillement. Décrire la sagesse en mots accessibles - riches d’humanité pour la jeunesse comme pour l’âge adulte - est la force de quelques livres comme le Petit Prince.

 

 

        Au cours de sa lecture, le héros quitte son petit astéroïde, vole de planète en planète en découvrant de nouvelles catégories d’hommes comme le roi, le vaniteux, l’ivrogne…

 

 

 

        On peut se demander ce que sont ces planètes, ses volcans et ses roses, mais aussi ses baobabs qui - si l'on ne prend pas garde - peuvent faire exploser la planète.

 

 

Mais les graines sont invisibles. Elles dorment dans le secret de la terre jusqu'à ce qu'il prenne fantaisie à l'une d'elles de se réveiller. Alors elle s'étire, et pousse d'abord timidement vers le soleil une ravissante petite brindille inoffensive. S'il s'agît d'une brindille de radis ou de rosier, on peut la laisser pousser comme elle veut. Mais s'il s'agit d'une mauvaise plante, il faut arracher la plante aussitôt, dès qu'on a su la reconnaître. Or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince... c'étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or un baobab, si l'on s'y prend trop tard, on ne peut jamais plus s'en débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater.

 

« C'est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète. Il faut s'astreindre régulièrement à arracher les baobabs dès qu'on les distingue d'avec les rosiers auxquels ils ressemblent beaucoup quand ils sont très jeunes. C'est un travail très ennuyeux, mais très facile. »

 

 

 

 

        C'est ce que j'appelle la parabole du Baobab. Et si le monde où nous vivions n'était autre que notre cœur ? La planète où vit le personnage isolé au caractère singulier n'est-il pas notre monde imaginaire, solitaire ? Et cette grande Terre l'endroit où l'on peut se rencontrer pour apprivoiser des amis ?

 

 

 

        Le baobab sur la planète ne serait-ce pas alors nos défauts, nos paresses vis-à-vis de nous-mêmes, qui, si nous ne prenons pas gardes, peuvent grandir jusqu'à nous envahir, jusqu'à rendre notre coeur-planète stérile, et finalement, nous faire mourir… Car sans amour à donner, sans terre pour abriter les fleurs, comment recevoir les roses ?

 

 

 

        Nous devons sans arrêt surveiller notre coeur pour en extraire les défauts qui, au départ semblent minuscules, et ensuite sont immenses. Le paresseux n'a plus d'espace intérieur pour vivre...  

 

 

 

 

 

 

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Par Jean-Youri
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Mardi 23 mai 2006

 

Pilote de guerre d’Antoine de Saint-Exupéry

 

 

       L’auteur du Petit Prince, de Courrier sud, de Vol de nuit… a écrit un autre trésor : Pilote de guerre.  

 

 

 

       Il est difficile de parler de la guerre, de ses horreurs et de l’humiliation de la défaite. La force de Saint Exupéry est de montrer cela avec pudeur et amour : amour de l’homme, amour du pays. L’honneur, ce devoir de combattre même lorsque tous on compris la vanité de cette lutte alors que tout, autour d’eux, montre la défaite et la désorganisation.

 

 

       La période rendait plus difficile d’être simplement patriote sans faire de politique. Pétainistes, maréchalistes, vichystes, communistes, gaullistes, giraudistes… Les nuances étaient nombreuses mais les camps violement opposés. Le patriotisme se définit comme l’amour de son pays, non comme la haine de l’opposant ou de l’étranger. Connaître cela, le dire en cette période, rend encore plus vivante l’émotion livrée par ce texte.

 

       La bataille de France tue, alors même que tous la savent perdue. Saint-Exupéry, pilote pour la reconnaissance aérienne, continue d’effectuer ses missions, à chaque fois plus périlleuse. Les amis partent en vol, ne reviennent pas… Ce vol au dessus de la France en guerre c’est celui d’un homme aimant son pays, ses habitants, survolant l’un et les autres… La dimension de ce livre est conférée par sa grande beauté littéraire, sa fluidité dans le style, son humanité touchante, l’accent même de la vérité et son ascension vers le spirituel…

 

 

 

Dès les premières pages, il refuse le statut de héros, de maître à penser :

 

 

       « Et ce n’est pas que je ne pense sur la guerre, sur la mort, sur le sacrifice, sur la France, tout autre chose, mais je manque de concept directeur, de langage clair. Je pense par contradictions. Ma vérité est en morceaux, et je ne puis que les considérer l’un après l’autre. Si je suis vivant, j’attendrai la nuit pour réfléchir. La nuit bien-aimée. La nuit, la raison dort, et simplement les choses sont. Celles qui importent véritablement reprennent leur forme, survivent aux destructions des analyses du jour. L’homme renoue ses morceaux et redevient arbre calme. 

 

       Le jour est aux scènes de ménage, mais la nuit, celui-là qui s’est disputé retrouve l’Amour. Car l’amour est plus grand que ce vent de paroles. Et l’homme s’accoude à sa fenêtre, sous les étoiles, de nouveau responsable des enfants qui dorment, du pain à venir, du sommeil de l’épouse qui repose là, tellement fragile et délicat et passagère. L’amour, on ne le discute pas. Il est. »

 

 

Plus tard, dans l’avancée du vol, d’autres réflexions…

 

 

       « Alors peut-être contemplerai-je ce qui ne porte point de nom. J’aurai marché comme un aveugle que ses paumes ont conduit vers le feu. Il ne saurait pas le décrire et cependant il l’a trouvé. Ainsi, peut-être, se montrera ce qu’il convient de protéger, ce qui ne se voit point, mais dure, à la façon d’une braise, sous la cendre des nuits de village. »

 

 

Dans l’avancée du vol et des pages…

 

 

       « Aucune circonstance ne réveille en nous un étranger dont nous n’aurions rien soupçonné. Vivre, c’est naître lentement. Il serait un peu trop aisé d’emprunter des âmes toutes faites !

 

       Une illumination soudaine semble parfois faire bifurquer une destinée. Mais l’illumination n’est que la vision soudaine, par l’Esprit, d’une route longuement préparée. J’ai appris lentement la grammaire. On m’a exercé à la syntaxe. On a éveillé mes sentiments. Et voilà brusquement qu’un poème me frappe au cœur. »

 

 

Le sens du combat, du sacrifice

 

 

       « Ton fils est pris dans l’incendie ? Tu le sauveras ! On ne peut pas te retenir ! Tu brûles ! Tu t’en moques bien. Tu laisses ces hardes de chair en gage à qui les veut. Tu découvres que tu ne tenais point à ce qui t’importait si fort. Tu vendrais, s’il est un obstacle, ton épaule pour le luxe d’un coup d’épaule ! Tu loges dans ton acte même. Ton acte, c’est toi. Tu ne te trouves plus ailleurs ! Ton corps est de toi, il n’est plus toi. Tu vas frapper. Nul ne te maîtrisera en te menaçant dans ton corps. Toi ? C’est la mort de l’ennemi. Toi ? C’est le sauvetage de ton fils. Tu t’échanges. Et tu n’éprouves pas le sentiment de perdre à l’échange. Tes membres ? Des outils.»

 

 

Saint-Exupéry dînant chez des paysans. Il pense alors au blé –et comment nous même ne penserions nous pas au blé d’or, couleur des cheveux du Petit Prince, tout comme à l’eucharistie. 

 

 

       « Le coup de vent qui circulera sur la moisson ressemblera toujours à un coup de vent sur la mer. Mais le coup de vent sur la moisson, s’il nous paraît plus ample encore, c’est qu’il recense, en le déroulant, un patrimoine. Il est caresse à une épouse, main pacifique dans une chevelure.

 

       Ce blé, demain, aura changé. Le blé est autre chose qu’un aliment charnel. Nourrir l’homme ce n’est point engraisser un bétail. Le pain joue tant de rôles ! Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, un instrument de la communauté des hommes, à cause du pain à rompre ensemble. Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, l’image de la grandeur du travail, à cause du pain à gagner à la sueur du front. Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, le véhicule essentiel de la pitié, à cause du pain que l’on distribue aux heures de misère. La saveur du pain partagé n’a point d’égale. Or voici que tout le pouvoir de cet aliment spirituel qui naîtra de ce champ de blé, est en péril. […] le pain, demain peut-être, n’alimentera plus la même lumière des regards. Il en est du pain comme de l’huile des lampes à huile. Elle se change en lumière.»

 

 

       «Je me suis battu pour préserver la qualité d’une lumière, bien plus encore que pour sauver la nourriture des corps. Je me suis battu pour le rayonnement particulier en quoi se transfigure le pain dans les maisons de chez moi. Ce qui m’émeut d’abord, de cette petite fille secrète, c’est l’écorce immatérielle. C’est je ne sais quel lien entre les lignes d’un visage. C’est le poème lu sur la page – et non la page. » 

 

 

    J’ai transcrits de longs extraits, mais cela est peu. La beauté du livre est telle, qu’il faudrait tout copier, et pour vous… tout lire…

 

 

               Jean-Youri

 

 

        

 

  

 

Par Jean-Youri
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Samedi 10 juin 2006

 

Vol de nuit de Saint-Exupéry

 

 

 

            Le vol… Les ailes des hommes sont de métal ou de toile, jamais de chair. Nous ne sommes pas des oiseaux, nous sommes le jouet des anges et les pourchasseurs des rêves et des nuages…

 

            Le pilote et écrivain Antoine de Saint-Exupéry nous conte dans Vol de nuit l’époque des pionniers. Lorsque les aviateurs débutent le transport du courrier dans le sein de la nuit, lorsque les lumières des étoiles et des instruments se mêlent mais n’éclairent qu’à peine les objets où se lisent et se décident la vie. L’aventure n’est pas racontée avec un style ronflant en mettant des scènes des hommes sorti de l’humanité à force d’exploits… Le roman est celui de la vie dans son quotidien, son organisation, ses mesquineries parfois (la vision étroite mais si humaine de Robineau)

 

            La préface d’André Gide nous conte, de façon élogieuse, ce qu’est l’héroïsme : sentiment de devoir, sans beauté dans la bravoure. Il cite une lettre de Saint-Exupéry lorsque celui-ci s’occupait d’un avion sous la menace des Maures au Sahara : le courage est constitué d’un peu de rage, de vanité, d’entêtement, de plaisir sportif vulgaire…

            Gide reconnaît une double valeur au récit : une valeur littéraire ainsi qu’une valeur de document (d’expérience vécue).

 

            Le roman met en scène la conquête pionnière par le biais du chef Rivière, qui procédant avec minutie et exigences parvient à  réaliser le transport par avion de nuit pour le courrier postal. Les noms des personnages révèlent en partie leur mission, leur relation : le pilote voyageur porte le nom de Pellerin ; le chef Rivière symbolise le flux large et puissant, fluide, d’une vision à imposer, d’un transport à effectuer ; l’inspecteur Robineau dont le nom évoque le robinet, est placé sous les ordres de Rivière : il contrôle les taches avec minutie, sans vision d’ensemble mais avec rigueur. C’est le modèle du petit chef. 

 

« Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion qui semblent absurdes mais façonnent les hommes […] L’homme était pour lui une cire vierge qu’il fallait pétrir. Il fallait donner une âme à cette matière, lui créer une volonté. […] Grâce à rivière, sur quinze mille kilomètres, le culte du courrier primait tout. Rivière disait parfois : « Ces hommes-là sont heureux, parce qu’ils aiment ce qu’ils font, et ils l’aiment parce que je suis dur. » Il faisait peut-être souffrir, mais procurait aussi aux hommes de fortes joies. « Il faut les pousser, pensait-il, vers une vie forte qui entraîne des souffrances et des joies, mais qui seule compte. »

 

 

La vision et mission de Rivière :

 

« Devant une fenêtre ouverte il s’arrêta et comprit la nuit. Elle contenait Buenos-Aires, mais aussi, comme une vaste nef, l’Amérique. Il ne s’étonna pas de ce sentiment de grandeur : le ciel de Santiago du Chili, un ciel étranger, mais une fois le courrier en marche vers Santiago du Chili, on vivait, d’un bout à l’autre de la ligne, sous la même voûte profonde. »

 

 

 

 

L’épouse de Fabien, pilote au destin tragique, avant de partir de la douceur du foyer familial :

 

« Et elle en eut du chagrin. Il échappait aussi à sa douceur. Elle l’avait nourri, veillé et caressé, non pour elle-même, mais pour cette nuit qui allait le prendre. Pour des luttes, pour des angoisses, pour des victoires, dont elle ne connaîtrait rien. Ces mains tendres n’étaient qu’apprivoisées, et leurs vrais travaux étaient obscurs. Elle connaissait les sourires de cet homme, ses précautions d’amant, mais non, dans l’orage, ses divines colères. Elle le chargeait de tendres liens : de musique, d’amour, de fleurs ; mais, à l’heure de chaque départ, ces liens, sans qu’il en parût souffrir, tombaient. » 

 

 

Le voyage et ses périls :

 

 * le voyage de nuit :

 

« Et maintenant, au cœur de la nuit comme un veilleur, il découvre que la nuit montre l’homme : ces appels, ces lumières, cette inquiétude. Cette simple étoile dans l’ombre : l’isolement d’une maison. L’une s’éteint : c’est une maison qui se ferme sur son amour. »

 

 

* la tempête :

 

« Puis tout s’était aiguisé. Ces arêtes, ces pics, tout devenait aigu : on les sentait pénétrer, comme des étraves, le vent dur. Et puis il lui sembla qu’elles viraient et dérivaient autour de lui, à la façon de navires géants qui s’installent pour le combat. Et puis il y eut, mêlée à l’air, une poussière : elle montait, flottant doucement, comme un voile le long des neiges. Alors, pour chercher une issue en cas de retraite nécessaire, il se retourna et trembla : toute la Cordillère, en arrière, semblait fermenter.

 

            « Je suis perdu »

 

D’un pic, à l’avant, jaillit la neige : un volcan de neige. Puis d’un second pic, un peu à droite. Et tous les pics, ainsi, l’un après l’autre s’enflammèrent, comme successivement touchés par quelque invisible coureur. C’est alors qu’avec les premiers remous de l’air, les montagnes autour du pilote oscillèrent. »

 

 

* La femme de Fabien venu chercher des nouvelles, lorsque celui-ci a disparu :

 

« Elle cherchait des signes qui lui eussent parlé de Fabien. Chez elle tout montrait cette absence : le lit entrouvert, le café servi, un bouquet de fleurs… Elle ne découvrait aucun signe. Tout s’opposait à la pitié, à l’amitié, au souvenir. […] Elle devinait avec gêne, qu’elle exprimait ici une vérité ennemie, regrettait presque d’être venue, eût voulu se cacher, et se retenait de peur qu’on la remarquât trop, de tousser, pleurer. […] Elle révélait aux hommes le monde sacré du bonheur. Elle révélait à quelle matière auguste on touche, sans le savoir, en agissant. Sous tant de regards elle ferma les yeux. Elle révélait quelle paix, sans le savoir, on peut détruire.

 

            Rivière la reçut.

 

            Elle venait plaider timidement pour ses fleurs, son café servi, sa chair jeune. De nouveau, dans ce bureau plus froid encore, son faible tremblement de lèvres la reprit. Elle aussi découvrait sa propre vérité, dans cet autre monde, inexprimable. Tout ce qui se dressait en elle d’amour presque sauvage, tant il était fervent, de dévouement, lui semblait prendre ici un visage importun, égoïste. Elle eût voulu fuir […]. »

 

 

                 Jean-Youri

 

 

Par Jean-Youri
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Lundi 12 juin 2006

 

Courrier Sud d’Antoine de Saint-Exupéry

 

 

            Double histoire de la vie : celle des actes d’un homme et celle de ses sentiments. L’aviateur Jacques Bernis survole le désert des Maures, un arrêt dans le Sahara et c’est la captivité, peut-être la blessure et la mort.

 

            Le livre se présente comme cette double histoire humaine… Il présente l’éloignement, les différences entre les lieux de l‘enfance et ceux survolés, la dimension aérienne où conquérir c’est voir et la dimension humaine où on ne peut emporter avec soi même une femme que l’on aime. Nomade, sédentaire, aimer et pourtant partir. Etre changé au retour et retrouver les autres identiques et pourtant déjà éloigné à cause du temps passé.

 

            La solitude est grande, telle celle de cet sous officier gardien d’un fortin où l’on vient porter le courrier tous les six mois. Il recommence la même lettre pour finalement voir que la réponse reçue est si loin de ce qu’il a écrit à cause du temps passé. La présence humaine est alors si importante, une camaraderie se crée spontanément dans l’isolement. On peut lire dans cet épisode l’importance des liens humains, le rôle du courrier pour lés éloignés…

 

 

Le tragique du quotidien de l’amour nécessite-t-il plus d’héroïsme que de parcourir les déserts ? L’aventure, c’est aimer : paysages, âmes, sensualité, sentiments…

 

Qu’as-tu appris à courir le monde, Jacques Bernis ? L’avion ? On avance lentement en creusant son trou dans un cristal dur. Les villes peu à peu se remplacent l’une l’autre, il faut atterrir pour y prendre corps. Maintenant tu sais que ces richesses ne sont qu’offertes puis effacées, lavées par les heures comme par la mer. Mais, au retour de tes premiers voyages, quel homme pensais-tu être devenu et pourquoi ce désir de le confronter avec le fantôme d’un gamin tendre ? Dès ta première permission tu m’avais entraîné vers le collège : du Sahara, Bernis, où j’attends ton passage, je me souviens avec mélancolie de cette visite à notre enfance :

 

            Une villa blanche entre les pins, une fenêtre s’allumait, puis une autre. Tu me disais :

 

- voici l’étude où nous écrivions nos premiers poèmes…

 

 

Pourquoi ces voyages, ces arrachements aux êtres que l’on aime ?

 

La compagnie prêchait : courrier précieux, courrier plus précieux que la vie. Oui. De quoi faire vivre trente mille amants… Patience, amants ! Dans les feux du soir on vous arrive. Derrière Bernis les nuages épais, brassés dans une cuve par la tornade. Devant lui une terre vêtue de soleil, l’étoffe claire des prés, la laine des bois, le voile froncé de la mer.

 

            A la hauteur de Gibraltar, il fera nuit. Alors un virage à gauche vers Tanger détachera de Bernis l’Europe, banquise énorme, à la dérive…

 

            Encore quelques villes nourries de terre brune puis l’Afrique. Encore quelques villes nourries de pâte noire puis le Sahara. Bernis assistera ce soir au déshabiller de la terre.

 

 

Ce que disent les amants… Peut-être ce qu’ils savent déjà mais doivent ritualiser, régulariser par des mots. Tout, autour d’eux, semble le savoir déjà.

 

- J’ai vu de la lumière, je suis venue… et ne trouve plus rien à dire.

 

- Oui, Geneviève, je… je bouquine, voyez-vous…

 

Les livres brochés font des taches jaunes, blanches, rouges. « Des pétales », pense Geneviève. Bernis attend. Geneviève reste immobile.

 

- Je rêvais dans ce fauteuil là, Geneviève, j’ouvrais un livre, puis l’autre, j’avais l’impression d’avoir tout lu.

 

Il donne cette image de vieillard pour cacher son exaltation, et de sa voix la plus tranquille :

 

- Vous avez à me parler, Geneviève ?...

 

Mais au fond de lui-même, il pense : « C’est un prodige de l’amour ».

 

 

Ce que vivent les amants, passion et doutes, déchirures et amour…

 

            De la main, il touche le flanc de cette femme, là où la chair est sans défense. Femme : la plue nue des chairs vivantes et celle qui luit du plus doux éclat. Il pense à cette vie mystérieuse qui l’anime, qui la réchauffe comme un soleil, comme un climat intérieur. Bernis ne se dit pas qu’elle est tendre ni qu’elle est belle, mais qu’elle est tiède. Tiède comme une bête. Vivante. Et ce cœur toujours qui bat, source différente de la sienne et fermée dans ce corps.

 

            Il songe à cette volupté qui a, en lui, quelques secondes battu des ailes : cet oiseau fou qui bat des ailes et meurt. Et maintenant…

 

            Maintenant, dans la fenêtre, tremble le ciel. O femme après l’amour démantelée et découronnée du désir de l’homme. Rejetée parmi les étoiles froides. Les paysages du cœur changent si vite… Traversé le désir, traversée la tendresse, traversé le fleuve de feu. Maintenant pur, froid, dégagé du corps, on est à la proue d’un navire, le cap en mer. 

 

 

Est-il possible de résumer l’aventure ?

 

            « J’ai essayé, vois-tu, d’entraîner Geneviève dans un monde à moi. Tout ce que je lui montrais devenait terne, gris. La première nuit était d’une épaisseur sans nom : nous n’avons pas pu la franchir. J’ai dû lui rendre sa maison, sa vie, son âme. Un à un tous les peupliers de la route. […] On est si loin d’une autre vie. Elle était cramponnée à ses draps blancs, à son été, à ses évidences, et je n’ai pas pu l’emporter. Laisse-moi partir. »

 

 

   Jean-Youri

 

Par Jean-Youri
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Vendredi 11 août 2006

 

Neige de Maxence FERMINE

 

 

            Petit livre, premier livre de Maxence Fermine, Neige conte une histoire dans le Japon du XIX siècle : celle du jeune poète Yuko désireux d’écrire des haïkus. Mais sa famille lui offre le choix d’être prêtre ou guerrier. Il doit partir sur l’ordre de son père dans les montagnes trouver sa vocation ; à son retour, il ramène la passion de la neige.

            Ses haïkus seront désormais consacrés à la neige. Le poète de 17 ans n’écrit que 77 haïkus (poèmes de 17 syllabes), tous en hiver. Beaux, mais blancs, les haïkus attirent l’attention du poète officiel de la cour. Pour affirmer son art, Yuko doit partir auprès du poète, musicien, danseur, calligraphe et funambule Soseki pour apprendre l’art de la couleur. Cependant, Soseki est aveugle !

            Ancien guerrier écoeuré de la guerre, il a découvert l’amour d’une française funambule. A sa mort, il est devenu aveugle et poète.

            Yuko, durant son périple dans les Alpes japonaises, a retrouvé le corps de la funambule lentement rehaussé de son sarcophage transparent vers la lumière. Il emmènera, pour son dernier voyage, le vieux poète aveugle retrouver celle qu’il aimait : « Neige ». Yuko continue son voyage.

            Au retour, la couleur parcourt ses haïkus, et la jeune femme qu’il aimait « flocon de neige » s’avère être la fille de Soseki et de Neige.

           

            Les chapitres sont courts, ciselés, confiant avec retenue l’histoire d’amour de l’art et de la femme, de la neige et du voyage. Ces 54 chapitres courts, organisés en trois parties –tout comme le haïku en trois vers – culminent, se synthétisent en ce dernier chapitre :

            « Et ils s’aimèrent l’un et l’autre

            Suspendus sur un fil

            De neige. »   

 

La poésie du haïku se livre, en ce livre. Il est comme un chemin pour comprendre ce qu’est cette forme de poésie.

           

            Au début des 1ers chapitres, un haïku est présent. Ce livre permet donc de se familiariser avec aisance à cet art difficile, simple d’apparence…

 

            Le mot-saison, comme la neige, qui doit apparaître ; la fulgurance d’un moment : comme la vision d’un sein blanc d’une jeune fille puisant de l’eau à la fontaine… mais aussi le côté intemporel, éternel, des montagnes.

            Le haïku est un poème japonais. Peut-il se marier avec l’Occident ? La funambule française, puis flocon de neige, sont les réponses affirmatives de l’auteur.

            L’image du funambule est très belle : elle évoque peut-être malgré elle celle présente dans Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche.

 

Voici un extrait :

 

            « En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Ecrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Ecrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. […] Non, le plus difficile pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.       

                       Jean-Youri 

Par Jean-Youri
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Texte libre

 

Poème triste

 

 

 

 

 

J’ai gardé une larme

 

Pour le dernier jour de ma vie

 

Je ne l’ai pas versé aux cris de mes maîtres

 

 Ni lorsque ma jambe s’est brisée.

 

 

 

 

 

Elle n’a pas coulé aux moqueries

 

De mes camarades

 

Devant mes boucles blondes

 

Et mes joues d’enfant.

 

 

 

 

J’ai gardé cette larme

 

Malgré les gelures de l’hiver

 

 Et l’éloignement des amis.

 

 

 

 

J’ai conservé cette larme

 

Malgré mes lâchetés et mes regrets,

 

Mes soupirs d’enfants vendus au monde d’adulte.

 

 

 

 

Cette ultime larme,

 

Face à la mort de mon père

 

Je l’ai gardé, alors que j’ai versé toutes les autres…

 

 

 

 

 

Il ne me reste plus rien.

 

Mes rires se sont tus

 

Mes mains tremblent sans agir

 

Ma voix est devenue un long gémissement.

 

 

 

 

 

Il ne me reste que cette larme

 

Ce n’est pas une larme de peine ou de regret

 

 C’est une larme de joie

 

Qu’enfin tout soit fini

 

         Au soir de ma vie.

 

 

 

                   Jean-Youri

 

 

 

Texte libre

 

   

 

 D’autres poèmes,

 

 

 

                     Pour l’amour des êtres, des lettres.  

    

 

Aile

 

 

 

 

        Comme une hirondelle

       Qui nous annonce le printemps

 

 

         De ses ritournelles

        Et de son ventre blanc

 

 

 

 

 

        Vole... une lumière d’argent

        Et son chant de joie, étincelant.

 

 

 

 

 

 

Encre de Chine

 

       Le trait s’allonge tel un cil

 

        Les traits se succèdent, sont  chevelure…

  

        Là, bouche ronde. Là, yeux durs.

        Le volume prend forme gracile.

 

 

 

       Sur la feuille de riz l’encre de Chine

 

 

        Peint village, sentier et oiseau,

        Une lune ronde contemplant l’eau

        Et la joie des hommes nommée vigne.

       

 

 

 Encre

 

        Ombre noire, tordue en lianes

        Entortillées, enroulées sous le stylet

        En boucles, barres et lacets

        Comme des volutes d’opiomanes.

       Rêves brûlés, que l’on fait encre

        Ou poison des amoureux.

        Tracés où se complaisent l’âme et les yeux

        Donnant l’amour, la mort et le sacre.

 

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Emporté

 

 

 

 

 

       Déception et colère

        Comme deux vents amers.

        Lorsque, le temps d’un message,

        L’autre laisse éclater sa rage.

 

 

 

 

       Où est la folie ?

        Celui qui hurle,

        Tempête et bouscule ?

        Où celui qui, calme, lit ?

 

                Jean-Youri

 

 

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