Vol de nuit de Saint-Exupéry
Le vol… Les ailes des hommes sont de métal ou de toile, jamais de chair. Nous ne sommes pas des oiseaux, nous sommes le jouet des anges et les pourchasseurs des rêves et des nuages…
Le pilote et écrivain Antoine de Saint-Exupéry nous conte dans Vol de nuit l’époque des pionniers. Lorsque les aviateurs débutent le transport du courrier dans le sein de la nuit, lorsque les lumières des étoiles et des instruments se mêlent mais n’éclairent qu’à peine les objets où se lisent et se décident la vie. L’aventure n’est pas racontée avec un style ronflant en mettant des scènes des hommes sorti de l’humanité à force d’exploits… Le roman est celui de la vie dans son quotidien, son organisation, ses mesquineries parfois (la vision étroite mais si humaine de Robineau)
La préface d’André Gide nous conte, de façon élogieuse, ce qu’est l’héroïsme : sentiment de devoir, sans beauté dans la bravoure. Il cite une lettre de Saint-Exupéry lorsque celui-ci s’occupait d’un avion sous la menace des Maures au Sahara : le courage est constitué d’un peu de rage, de vanité, d’entêtement, de plaisir sportif vulgaire…
Gide reconnaît une double valeur au récit : une valeur littéraire ainsi qu’une valeur de document (d’expérience vécue).
Le roman met en scène la conquête pionnière par le biais du chef Rivière, qui procédant avec minutie et exigences parvient à réaliser le transport par avion de nuit pour le courrier postal. Les noms des personnages révèlent en partie leur mission, leur relation : le pilote voyageur porte le nom de Pellerin ; le chef Rivière symbolise le flux large et puissant, fluide, d’une vision à imposer, d’un transport à effectuer ; l’inspecteur Robineau dont le nom évoque le robinet, est placé sous les ordres de Rivière : il contrôle les taches avec minutie, sans vision d’ensemble mais avec rigueur. C’est le modèle du petit chef.
« Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion qui semblent absurdes mais façonnent les hommes […] L’homme était pour lui une cire vierge qu’il fallait pétrir. Il fallait donner une âme à cette matière, lui créer une volonté. […] Grâce à rivière, sur quinze mille kilomètres, le culte du courrier primait tout. Rivière disait parfois : « Ces hommes-là sont heureux, parce qu’ils aiment ce qu’ils font, et ils l’aiment parce que je suis dur. » Il faisait peut-être souffrir, mais procurait aussi aux hommes de fortes joies. « Il faut les pousser, pensait-il, vers une vie forte qui entraîne des souffrances et des joies, mais qui seule compte. »
La vision et mission de Rivière :
« Devant une fenêtre ouverte il s’arrêta et comprit la nuit. Elle contenait Buenos-Aires, mais aussi, comme une vaste nef, l’Amérique. Il ne s’étonna pas de ce sentiment de grandeur : le ciel de Santiago du Chili, un ciel étranger, mais une fois le courrier en marche vers Santiago du Chili, on vivait, d’un bout à l’autre de la ligne, sous la même voûte profonde. »
L’épouse de Fabien, pilote au destin tragique, avant de partir de la douceur du foyer familial :
« Et elle en eut du chagrin. Il échappait aussi à sa douceur. Elle l’avait nourri, veillé et caressé, non pour elle-même, mais pour cette nuit qui allait le prendre. Pour des luttes, pour des angoisses, pour des victoires, dont elle ne connaîtrait rien. Ces mains tendres n’étaient qu’apprivoisées, et leurs vrais travaux étaient obscurs. Elle connaissait les sourires de cet homme, ses précautions d’amant, mais non, dans l’orage, ses divines colères. Elle le chargeait de tendres liens : de musique, d’amour, de fleurs ; mais, à l’heure de chaque départ, ces liens, sans qu’il en parût souffrir, tombaient. »
Le voyage et ses périls :
* le voyage de nuit :
« Et maintenant, au cœur de la nuit comme un veilleur, il découvre que la nuit montre l’homme : ces appels, ces lumières, cette inquiétude. Cette simple étoile dans l’ombre : l’isolement d’une maison. L’une s’éteint : c’est une maison qui se ferme sur son amour. »
* la tempête :
« Puis tout s’était aiguisé. Ces arêtes, ces pics, tout devenait aigu : on les sentait pénétrer, comme des étraves, le vent dur. Et puis il lui sembla qu’elles viraient et dérivaient autour de lui, à la façon de navires géants qui s’installent pour le combat. Et puis il y eut, mêlée à l’air, une poussière : elle montait, flottant doucement, comme un voile le long des neiges. Alors, pour chercher une issue en cas de retraite nécessaire, il se retourna et trembla : toute la Cordillère, en arrière, semblait fermenter.
« Je suis perdu »
D’un pic, à l’avant, jaillit la neige : un volcan de neige. Puis d’un second pic, un peu à droite. Et tous les pics, ainsi, l’un après l’autre s’enflammèrent, comme successivement touchés par quelque invisible coureur. C’est alors qu’avec les premiers remous de l’air, les montagnes autour du pilote oscillèrent. »
* La femme de Fabien venu chercher des nouvelles, lorsque celui-ci a disparu :
« Elle cherchait des signes qui lui eussent parlé de Fabien. Chez elle tout montrait cette absence : le lit entrouvert, le café servi, un bouquet de fleurs… Elle ne découvrait aucun signe. Tout s’opposait à la pitié, à l’amitié, au souvenir. […] Elle devinait avec gêne, qu’elle exprimait ici une vérité ennemie, regrettait presque d’être venue, eût voulu se cacher, et se retenait de peur qu’on la remarquât trop, de tousser, pleurer. […] Elle révélait aux hommes le monde sacré du bonheur. Elle révélait à quelle matière auguste on touche, sans le savoir, en agissant. Sous tant de regards elle ferma les yeux. Elle révélait quelle paix, sans le savoir, on peut détruire.
Rivière la reçut.
Elle venait plaider timidement pour ses fleurs, son café servi, sa chair jeune. De nouveau, dans ce bureau plus froid encore, son faible tremblement de lèvres la reprit. Elle aussi découvrait sa propre vérité, dans cet autre monde, inexprimable. Tout ce qui se dressait en elle d’amour presque sauvage, tant il était fervent, de dévouement, lui semblait prendre ici un visage importun, égoïste. Elle eût voulu fuir […]. »
Jean-Youri
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