Mardi 9 mai 2006 2 09 /05 /2006 17:59

 

Rencontre d’auteur avec Charles Juliet : tentatives de notes

 

 

 

            Ecouter un auteur… Des mots prononcés qui n’appartiennent pas tout à fait à la littérature mais ne sont plus déjà des mots du quotidien. La voix même, le regard… La sensibilité humaine - rayonnant des lettres formant mots sur le papier - transparaît ici, en ce lieu où le lecteur devient auditeur.

 

 

 

            J’avais été frappé, lors de la rencontre d’auteur avec Christian Bobin, de la qualité d’écoute humaine et de l’extrême attention apporté aux êtres et aux choses par l’écrivain. Sous une autre forme, cette qualité d’écoute apparaît à nouveau. Transfiguration de la vie – comme un « œil collé sur le trou de la barrière », laissant voir la lutte de la vie, de l’herbe – pour Bobin, et ici, écoute intérieure.

 

 

 

            Troyes offre de multiples occasions de s’instruire, d’élever sa pensée. La maison du Boulanger propose des rencontres d’auteurs. Depuis la réception du carton d’invitation, mon cœur palpitait d’impatience.

 

 

 

            Qui est Charles Juliet ? Je l’ai découvert l’année précédente à travers le prêt d’ami. Mon amie professeur de français m’a appris qu’elle l’enseignait aux élèves de lycée, ceux-ci appréciaient la sincérité de l’auteur et ses phrases lumineuses et simples.

            Bien qu’admissible à l’agrégation, je n’ai pas voulu renoncer au profit de mes révisions à ce moment tant attendu. J’ai diffusé la bonne nouvelle de la rencontre à mes amis potentiellement intéressés. L’heure approchait.

 

 

 

            Florence, mon amie au regard doux et clair, m’accompagnait de sa gentillesse et de son savoir. Les maisons à pans de bois projetaient leurs ombres naissantes sur nos pas. 19h00, le 5 avril. La maison du boulanger dans la rue du XVI siècle est fermée. Nous tournons le coin, puis j’ouvre la porte de bois sombre. La cour offre son espace clos aux regards, ses pavés en pierres précédant l’escalier de bois menant au premier étage. Nous sommes en avance sur les 19h30 prévues pour la rencontre littéraire. Celle-ci doit être animée par le professeur de lycée Jean-François Nivet.

            Les murs de la salle du premier étage abritent les nombreux tableaux de l’exposition en cours. Pour une fois, je ne m’attarde pas à les contempler. Le regard frais comme une source de Florence m’incite à me pencher sur plusieurs autres points. Nous discutons de l’enfance de Charles Juliet, et de la façon dont l’œuvre et l’écrit se confondent en lui ; de combien les rapports à la mère, à l’être, à l’autre, sont liés pour forger une sensibilité  fondée sur l’attention au sentiment, à la nature. Elle m’apprend ses rapports si particuliers avec ses deux mères –adoptive et naturelle – confiées dans ses écrits. Nous parlons encore de tout ce que j’ai appris de lui, de son approche de la nature, des « années lentes » de formation… Enfin, l’héros vient.

            M. Nivet le précède. L’homme est grand, le regard exprime force et douceur, comme sa carrure. Il parle d’une voix douce, apaisante, qui nous emporte dans son monde. Florence, qui venais pourtant la veille d’assister à un spectacle, trouve cette voix plus intéressante, plus riche de vie, que celle jouée.

            Nous n’osons pas poser de question, malgré la convivialité créée par Jean-François Nivet. Là encore, c’est différent de la rencontre avec Christian Bobin où les questions avaient été si nombreuses, comme des blessures attendant leur apaisement de l’auteur dont les livres guérissent. De mon côté, je comprenais que pour Charles Juliet, œuvre et vie se rejoignent. Non pas dans une intimité impudique, au contraire, comme une ascension vers l’universel par la vie d’un homme.

 

 

 

 

 

 

            Voici les notes prises lors de la rencontre littéraire.

 

 

 

Jean-François Nivet, professeur au lycée Edouard Herriot. Calme et convivial, il signale que cette rencontre marque les dix ans de : « Des auteurs une rencontre ». Puis, il demande à Charles Juliet équipé de son micro de raconter…

 

 

 

1/ J.-F. Nivet : « Sa voix, comme le Journal, occupe l’espace entre gris et lumière… »

 

 

 

Charles JULIET : Il a commencé à écrire à 23 ans. C’était en lui une nécessité impérieuse d’écrire. Il ne disposait pourtant d’aucune culture, n’ayant lu que 4 à 5 livres jusqu’à l’âge de  23ans car vivant dans un milieu paysan.

« On ne peut être écrivain sans une solide culture » constate-t-il. La lecture fut alors sa principale activité pendant de nombreuses années. Malgré cela il n’arrivait pas à écrire, du fait d’émotions trop violentes, de l’impatience de sa jeunesse, d’un sentiment de confusion. Enfin, il était écrasé par l’admiration des écrivains. Encore aujourd’hui, il demeure en lui une haute idée de l’art.

            Aussi, pratiqua-t-il l’écriture de son Journal : des notes très brèves : fragments et poèmes.

            Il mit longtemps à comprendre ce qu’il cherchait à l’aide de l’écriture : travailler à se connaître, à se transformer.

           

            Il devait aller au-delà de la personnalité de surface créée par le milieu familial, les onze ans comme enfant de troupe (de 12 à 23 ans). Il recherche l’élimination de cette personnalité de surface. Pour devenir celui qu’il était : inconnu, il fallait le « désenfouir », le faire naître. Les années passant, il clarifie sa confusion, s’unifie. Progressivement, il peut écrire.

            Charles Juliet entretient une aversion face à ma poésie trop mièvre. Il témoigne de la fidélité à ses perceptions, qu’il retranscrit le plus simplement, le plus sobrement possible.     

            Ses écrits sont autobiographiques car il veut clarifier, mettre de l’ordre, en lui. La difficulté de vivre c’est de se traduire intérieurement. L’écriture représente alors un instrument pour se construire.

 

 

 

2/ J.-F. Nivet : Le mot « mot » apparaît  souvent.   Il existe comme une difficulté à maîtriser le terme « mot ». On trouve aussi un effet miroir dans Lambeaux, entre la mère et le fils : la mère dans l’asile écrit jusque sur le mur, comme lui dans l’année de l’éveil.

 

 

 

Charles Juliet : Il éprouve beaucoup de difficultés à écrire. Ce qu’il ressent se trouve à une grand distance de ce qu’il a à exprimer.

 

 

 

3/ J.-F. Nivet : Il faut faire attention à l’utilisation des mots dans la vie courante car ils s’usent.

 

 

 

Charles Juliet : Le « mot », l’écrivain cherche à leur redonner de la fraîcheur dans une société où les mots sont galvaudés. Il éprouve un besoin d’écrire des mots simples et très classiques.

 

 

 

4/ Charles Juliet : Il a été publié suite à la démarche d’un écrivain suisse, rencontré à Genève. L’écrivain lui fait la proposition d’écrire un livre, or cela est arrivé au moment où il se sentait prêt. La maturation étant opérée. Le livre paru en Suisse, c’était important aussi car Charles Juliet a été élevé par une famille suisse en France.

 

 

 

5/ Charles Juliet : Il commence par publier un Journal. Bernard Noël l’aide pour la publication. Le directeur de publication de Flammarion garde six ans avec lui le livre. Lorsqu’il change de maison d’édition, il publie le Journal.

 

 

 

6/ Charles Juliet : Six tomes de ce Journal paraissent. Les deux premiers tomes sont très sombres. Rapidement, des lettres des lecteurs indiquent que ce Journal « aide ».

« Les mots qui peuvent aider quelqu’un sont des mots qui rejoignent la solitude de quelqu’un, à entrer en contact ».

 

 

 

7/ J.-F. Nivet : dans les livres, on trouve une très grande cohérence. Une recherche a été entreprise de cohérence intérieure. De plus en plus de rencontre avec des auteurs, avec les lecteurs, ont été faites. En mai 1968, il rencontre Beckett.

 

 

 

Charles Juliet : Beckett a de grandes affinités avec ses personnages. Il rencontre le dramaturge par l’intermédiaire de son ami peintre Bram Van Velde. Beckett est très impressionnant : grave et silencieux. Quatre rencontres se déroulent. Beckett dit des choses très fortes.

« J’ai l’impression d’avoir été assassiné, assassiné avant ma naissance ».

            Jusqu’en 1946 Beckett n’avait pas réussi à écrire. Puis, il a tout écrit de 1946 à 1950.

 

 

 

8/ J.-F. Nivet : Beckett l’a démoli », car il le tire vers la noirceur.

 

 

 

Charles Juliet : Beckett… Il existe une influence mortifère de l’homme et de l’œuvre. Charles Juliet a senti qu’il fallait qu’il s’éloigne. Ceci, malgré les propositions de Beckett de revenir le voir.

 

 

 

9/ J.-F. Nivet : Charles Juliet a écrit Un lourd destin, une évocation de Friedrich Hölderlin.

 

 

 

 Charles Juliet : A Tübingen, il commence à écrire L’Année de l’éveil. Le personnage d’Hölderlin sombre dans la folie. Durant ces mois il s’imprègne de sa présence.

            Il y’a 3-4 ans il écrit une pièce. Chose simple : il s’agit d’une vision d’Hölderlin par son frère, sa sœur, etc…

            Charles Juliet a été touché par sa correspondance : des lettres d’une grande simplicité, clarté, humilité.

            Le personnage a été beaucoup abîmé par la vie. Charles Juliet ressent beaucoup d’empathie pour ce personnage.  

 

 

 

10/ J.-F. Nivet : L’Année de l’éveil est apparu à maturation lors du séjour à Tübingen ?

 

 

 

Charles Juliet : Il n’y a pas de rapport entre maturation et Hölderlin. Mais il a perçu de nombreux points communs entre sa vie et celle de Charles Juliet.

 

 

 

11/ Charles Juliet : Avec L’Année de l’éveil Charles Juliet rencontre le grand lectorat.

Il se souvient avec nostalgie … En tant qu’enfant de troupe il a connu une belle fraternité.

 

 

 

Lecture « amitié entre nous c’est une nourriture affective de la plus grande importance. Mais alors je ne le savais pas » « J’ai été long à faire le deuil de cette fraternité perdue ».

12/ J.-F. Nivet : Il a l’impression que Charles Juliet ne souhaite garder que les impressions positives.

 

 

 

 

 

Charles Juliet : Il a la nostalgie de la fraternité. Les premières années ont été difficiles avec le froid, al faim, les brimades des anciens.

Aix-en-Provence : il revient souvent dans son Journal sur ces années profondes. 

Il a mis des années à se libérer de celles-là.

 

 

 

13/ J.-F. Nivet : Lambeaux. Il y ‘a dans ce livre une manière de ressusciter le passé par le tutoiement, un effet de miroir très troublant.

 

 

 

Charles Juliet : Il ne pensait pas écrire ce récit. Il parle de ses deux mères : naturelle et adoptive. Il a été séparé de sa mère à un mois car elle subissait une dépression. Elle a été mise dans un asile, au contact avec les malades… Pendant la Seconde Guerre mondiale les Allemands ont fait mourir de 40 à 60 000 personnes de faim dans les hôpitaux psychiatriques. Sa mère est morte de la faim en 1942.

            Dans le milieu paysan on ne parle pas d’émotion, de sentiments.

            A 15-16 ans il éprouve l’envie d’écrire une lettre qu’il n’avais jamais écrit : cela sera Lambeaux. Il utilise le tutoiement comme s’il écrivait un livre.

            Sa famille adoptive lui a apporté beaucoup d’affection. Son besoin d’écriture est né de cela. C’est un moyen de lui (à sa mère) prêter sa voix pour lui donner plus que des lambeaux de vie.

 

 

 

2e lecture : celle d’un poème écrit à l’époque de Lambeaux.

 « Forêt pétrifié par l’hiver »

« Ses joues saignent coupée par des larmes de pierre »

Poème plus récent :

« L’ennui alourdit le silence »

 

 

 

14/ J.-F. Nivet : Dimension esthétique des écrits de Charles Juliet, marquée par les peintres.

 

 

 

Charles Juliet : Il a té marqué par la correspondance de Vincent Van  Gogh, par le peintre Bram van Velde qu’il a rencontré. Celui-ci est né en France, c’est un homme très silencieux, solitaire. Il est allé le voir sans s’avoir ce que c’était : petit à petit avec les rencontres s’est faite sa perception du langage de la peinture.

            Cézanne : sa passion pour la peinture allait de pair avec sa passion pour l’absolu. Il a peint non selon des règles, mais selon ses perceptions, avec recherche.

            Charles Juliet se sent très proche de lui. Le chinois Chi Tao est un peintre du XVIII siècle vivant une expérience similaire à celle de Cézanne.

 

 

 

15/ Charles Juliet : Charles Juliet est attiré par les expériences orientales.

            Il a éprouvé le besoin de se faire confirmer ce qu’il pensait, car il n’osait pas penser ce qu’il pensait : aussi a-t-il puisé dans la pensée taoïste de Ching Tseu ( ?). Charles Juliet se sent alors moins seul, car il connaît des expériences similaires à la sienne.

 

 

 

16/ Charles Juliet : Les livres qui l’accompagnent au quotidien sont nombreux.

Ce sont des livres qu’il relit : Il est d’ailleurs triste de ne plus pouvoir faire de découvertes. Il relit la Bible, l’Ecclésiaste, Jonas Salter ( ?) : Un bonheur parfait

 

 

 

Dernière lecture : Litanie sur les voix (détail amusant, alors que lui-même à la voix abîmée par une angine)

« Les voix fraîches, franches, limpides. »

« Les voix trop graves, pierreuses, monolithiques ».

 

 

 

            Je me rends bien compte combien ces quelques notes - prises avec enthousiasme mais séparées de leur retranscription par la nécessité de réviser l’agrégation – sont frustrantes car incapables de redonner la voix même du poète, et son regard porté sur nous comme notre regard se posait sur lui. L’émotion partagée par le public je ne puis que vous la laisser deviner en vous laissant puiser à la plus belle source : à l’œuvre même de Charles Juliet.

 

 

 

Par Jean-Youri - Publié dans : Troyes
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