La symphonie pastorale d’André Gide
Il est de petits livres ciselés comme des diamants, dans l’éclat lumineux de leur simplicité. Ainsi cet extrait en début de livre.
« Le soleil se couchait et nous marchions depuis longtemps dans l’ombre, lorsque enfin ma jeune guide m’indiqua du doigt, à flanc de coteau, une chaumière qu’on eût pu croire inhabitée, sans un mince filet de fumée qui s’en échappait, bleuissant dans l’ombre, puis blondissant dans l’or du ciel. J’attachai le cheval à un pommier voisin, puis rejoignis l’enfant dans la pièce obscure où la vieille venait de mourir. »
La beauté du lieu, son drame intime, se livre par petites touches. Il semble que chaque mot dévoile un symbole : le pommier, arbre des origines et du paradis perdu, et pourtant évocation d’un quotidien calme ; le drame résumé en quelques mots et rejeté en fin de phrase contraste avec la description de la beauté des choses et de la nature.
De même, tout au long de l’ouvrage le thème de la route obstruée de neige se retrouve. Il accompagne la cécité de l’aveugle. La correspondance entre la route coupée et la cécité, le lent travail du pasteur sur l’aveugle et la progressive fonte des neiges, puis l’opération où Gertrude retrouve la vue et l’été lumineux… Tout cela noue ensemble le drame vécu et la nature, mais le lecteur doit comprendre des relations. Car il ne suffit pas de voir pour connaître, ni de connaître pour comprendre.
« La voisine prit alors la chandelle, qu’elle dirigea vers un coin de foyer, et je pus distinguer, accroupi dans l’âtre, un être incertain, qui paraissait endormi ; l’épaisse masse de ses cheveux cachait presque complètement son visage. »
L’obscurité semble s’amonceler sur cet être : la nuit au dehors, la pièce est obscure, la personne a le visage caché, enfin elle est aveugle. Cependant, au-delà de cette accumulation de ténèbre, l’endroit où elle se trouve est symbole : l’âtre est l’endroit où naît la lumière.
L’ambiguïté de la situation se dévoile dans le fait d’avoir besoin de la lumière pour montrer l’aveugle. En cela, il est montré que nous sommes nous aussi occasionnellement aveugle, plongé dans l’obscurité d’une pièce ou de la nuit. Alors, nous avons besoin des autres pour nous guider et des objets pour nous éclairer. Nous sommes, sans les autres, des aveugles. Aussi, nous nous éveillons à la lumière par l’amour des autres :
« Tout le long de la route, je pensais : dort-elle ? Et de quel sommeil noir… Et en quoi la veille diffère-t-elle ici du sommeil ? Hôtesse de ce corps opaque, une âme attend sans doute, emmurée, que vienne la toucher enfin quelque rayon de votre grâce, Seigneur ! Permettrez-vous que mon amour, peut-être, écarte d’elle l’affreuse nuit ?... »
Le mutisme, ne rien confier aux autres, c’est aussi ne rien donner aux autres, les priver de lumière et se transformer soi-même en prison.
Mais quelles passerelles construire pour amener de l’ombre vers la lumière une conscience ?
« Tu veux commencer de construire, me dit-il, avant de t’être assuré d’un terrain solide. Songe que tout est chaos dans cette âme et que même les premiers linéaments n’en sont pas encore arrêtés. Il s’agit, pour commencer, de lier en faisceau quelques sensations tactiles et gustatives et d’y attacher, à la manière d’une étiquette, un son, un mot, que tu lui rediras, à satiété, puis tâcheras d’obtenir qu’elle redise. »
Nos apprentissages se basent sur nos sens et notre entendement. Relier les deux, c’est passer de la sensation à l’abstraction, de l’instant à la réflexion.
Le roman commence en hiver, et le sort que la neige fait subir aux hommes, il semble que ce soit ce que la cécité fasse subir à la jeune aveugle Gertrude. La comparaison avec la neige fonctionne comme une parabole. Les différents niveaux de lecture, de correspondance de l’histoire : naturelle, humaine, spirituelle, se jouxtent et se répondent autour des deux thèmes de la lumière/aveuglement, et de l’amour spirituel et humain. La confusion entre ces domaines entraînera le drame final.
« Le 5 mars. J’ai noté cette date comme celle d’une naissance. C’était moins un sourire qu’une transfiguration. Tout à coup ses traits s’animèrent ; ce fut comme un éclairement subit, pareil à cette lueur purpurine dans les hautes Alpes qui, précédant l/’aurore, fait vibrer le sommet neigeux qu’elle désigne et sort de la nuit ; on eût dit une coloration mystique ; et je songeai également à la piscine de Bethesda au moment que l’ange descend et vient réveiller l’eau dormante. J’eux une sorte de ravissement devant l’expression angélique put prendre soudain, car il m’apparut que ce qui la visitait en cet instant n’était point tant l’intelligence que l’amour. »
Le degré de lecture de l’ouvrage peut même être accru en se rappelant l’allégorie de la caverne de Platon. La sensation secondée par l’imagination conduit à donner sens au monde qui nous entoure. Mais l’insuffisance de nos sens ne permet pas toujours d’accéder à l’intelligibilité d’un monde différent de nos perceptions.
« Elle me raconta plus tard, qu’entendant le chant des oiseaux, elle l’imaginait alors un pur effet de la lumière, ainsi que cette chaleur même qu’elle sentait caresser ses joues et ses mains, et que, sans du reste y réfléchir précisément, il lui paraissait tout naturel que l’air chaud se mit à chauffer, de même que l’eau se mit à bouillir près du feu. »
Jean-Youri
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